Centenaire de Tom of Finland

Nourrir le fantasme

Yves Lafontaine
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Tom Finland
Photo prise par © Tom Finland
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  • Tom Finland
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À sa manière, Tom of Finland est le Walt Disney de la culture gaie. Il a inventé un monde féérique de gars hors du commun s'adonnant à des plaisirs de contes dopés aux fantasmes les plus épanouis. 2020 aurait marqué le centenaire de l’artiste s’il était encore vivant. Profitons-en pour revenir sur l’œuvre de cet homme, qui a marqué l’imaginaire de millions d’hommes gais (mais pas que...), par son ouverture, sa représentation positive des hommes et la promotion de la confiance en soi. Aujourd’hui encore, l’œuvre de Tom continue à jouer un rôle essentiel pour la communauté homosexuelle par ses représentations fantasmatiques et fétichistes d'hommes. 
 
 
Les dessins de Tom of Finland ont inspiré nombre de grands artistes gais comme Robert Mapplethorpe, Bob Mizer, George Quaintance, Etienne et le montréalais Alan B. Stone. Les expositions organisées autour de l’œuvre de Laaksonen par de grandes institutions artistiques ont élevé ce qui n’était un temps considéré que comme de la pornographie au rang d’œuvre d’art, notamment en la replaçant dans le contexte du mouvement de libération gaie, de la lutte contre le SIDA et des combats politiques de la communauté LGBTQ+. 
 
Tom FinlandLes dessins de Tom of Finland réenvisagent ce qui était autrefois honteux, voire illégal, pour composer avec fierté et confiance une célébration éminemment po-sitive de la sexualité et de l’identité. Ils ont même édifié à eux seuls l’imagerie porno gai des années 1960 aux années 1990. On ne sait plus si Tom of Finland a exagéré un monde qui existait déjà ou s’il a vu la vie se mettre à imiter l’art. Il est fort possible, il est même probable, que Tom of Finland, ait rêvé, depuis son pays natal, à des hommes qui n’existaient pas : des moustachus tout en muscles, les exhibant, sortant dans la rue en cuir, oubliant toujours de mettre une chemise sous leur gilet noir. Portant parfois un jean, ou un pantalon de cuir, et parfois pas.
 
Chez Tom of Finland, dans cette représentation purement hédoniste, purement fantasmagorique, complètement obsessionnelle (il a passé sa vie à refaire à l’infini les mêmes dessins, les mêmes bonhommes), le réalisme n’est même pas revendiqué. On se balade nu dans des rues vides, que Tom oubliait souvent de dessiner, et comme tout est permis sur une page blanche, il pouvait décider que deux ou trois hommes s’enculeraient là, juste devant ses yeux, en souriant à notre regard, parce que c’est ce qui arrive dans le monde des plaisirs, quand on se balade sans pantalon mais avec une casquette et que l’on rencontre un ou deux gars partant pour une baise intense et rapide. 
 
Chez Tom of Finland les gars se ressemblent tous plus ou moins : idéal physique, répétition du même, race à part? On ne sait plus. Comme on ne sait plus, si Tom a dessiné des hommes qu’on pouvait croiser à San Francisco dans les bars cuir du début des années 1970 ou si, à l’inverse (c’est la thèse romantique) Tom a ni plus ni moins créé de toutes pièces des hommes qui n’existaient pas, qui ne pouvaient pas encore exister, dans des situations qui n’existaient pas, et ne pouvaient pas encore exister — rappelons qu’une telle liberté de mouvement aurait valu la prison (à vie?) à qui s’y serait risqué dans les années 1950.
 
Touko Laaksonen, le garçon qui deviendra Tom of Finland, a commencé à crayonner des bandes dessinées dès l’âge de cinq ans. Touko s’est en effet très vite montré plus intéressé par les hommes que par les femmes, prenant pour modèles préférés des hommes à la virilité brute. Ses études artistiques à Helsinki lui ont ensuite permis d’affûter ses talents. Dessinateur publicitaire, il connaît un certain succès mais continue parallèlement en secret à créer des dessins de plus en plus érotiques d’hommes très virils. C’est en 1957, à 37 ans, que Touko Laaksonen vend ses premiers dessins pornographiques à une revue américaine, Physique Pictorial, sous le pseudonyme de Tom of Finland. 
 
Plus tard, quand à partir de 1973, ses premiers livres agiteront de spasmes un nombre de plus en plus grand d’hommes gais, à commencer par la communauté SM, et que l’Amérique bien avant l’Europe le portera aux nues, il s’apercevra que les gais les plus puissants, les plus affranchis, les plus en avance sur la représentation de leur culture, arboraient souvent un look issu de ses dessins : subitement, c’était comme si tous les hommes étaient devenus des gym queens, des muscle boys, tous portaient la moustache faussement virile, tous appliquaient à leur vie un mode de vie hédoniste tourné vers le plaisir, et tous avaient troqué le complet/cravate pour une réinterprétation toute cuir ou latex. 
 
Il est donc arrivé à Tom of Finland ce qu’il n’est arrivé à presque personne, sinon aux grands créateurs de mode : rêver à des Tom Finlandsilhouettes, à des codes nouveaux, à des attitudes, à des pilosités, et les voir, quelques temps plus tard, prendre d’assaut les ruelles de certains quartiers. On ne peut voir Cruising, un film qu’a tourné William Friedklin, sans croire que Tom of Finland en a dessiné chaque figurant. Mais non. Tout simplement le New York SM voulait ressembler à un dessin de Tom of Finland. 
 
Il n’y a pas beaucoup d’ironie chez Tom of Finland. À la place, il y a une vraie candeur. C’est presque difficile à expliquer, tellement chaque scène aborde frontalement la pornographie et la domination. Ça ne parle que de ça, ça ne tourne autour de rien d’autre, ça y va, ça baise et ça défonce, ça ne plaisante pas et, pourtant, il y a devant cette hypertrophie de chaque situation, cette exagération de chaque muscle, de chaque sexe, devant la rondeur de ces culs offerts, de ces poitrines bombées, l’aveu d’une extase naïve. 
 
Assurément, l’homme était un doux rêveur qui attendait que le paradis vienne frapper à sa fenêtre. Ce paradis, il a fini par le trouver à Echo Park un quartier de à Los Angeles qui était déjà connu dans les années 1970 pour être l’un des épicentres de la culture gaie de Los Angeles. 
 
Tom of Finland s’est rendu pour la première fois aux États-Unis en 1978, à l’invitation d’un de ses plus grands admirateurs : le jeune artiste Durk Dehner, un canadien d’origine, qui était aussi modèle pour Bruce Weber à l’époque. Il a logé dans cette maison, qui était celle de Durk, puis s’y est installé après que Dehner a monté pour lui la Tom of Finland Company, en 1979. Au début des années 1980, à la mort de celui qui fut son compagnon finlandais, Tom prendra la décision d’émigrer aux États–Unis. L’Amérique, sous l’impulsion de Dehner, était en train de faire de lui un artiste vedette, il pouvait arrêter de dessiner des publicités pour le compte de l’agence McCann–Erickson et désormais attendre que passe sous sa fenêtre tous les clones des hommes hyperhédonistes, hyperphysiques, sortis de son imaginaire. Aujourd’hui encore, on imagine que chaque jour doit compter son lot de gars qui font le pèlerinage jusqu’à Los Angeles pour voir la maison de Tom, où se trouve la Fondation qui porte son nom, comme d’autres vont se rendre à l’Oratoire Saint-Joseph. J’en parle avec expérience. J’y ai fait une visite il y a une vingtaine d’années. Comme d’autres hommes qui tournent autour de la maison, je me suis pris à espérer qu’un motard en cuir en sorte, ou qu’un dessin d’un policier sorte des planches exposées par centaines sur les murs de la fondation. Et qu’un dessin, reconnaissable entre mille, s’anime, et enfin ouvre la porte de la maison pour faire le tour du pâté de maisons et choisisse un fan pour proie consentante. Évidemment, ça n’est pas arrivé, l’inimaginable est resté dans mon imaginaire.   
 
 
Quelques ouvrages pour (re)découvrir le travail de Tom of Finland :
Tom of Finland XXL, collectif, 666 pages, 2016 (éd. Taschen)
 
Tom of Finland : The Official Life and Work of a Gay Hero, par F Valentine Hooven, 2020 
(éd. Cernunnos)
 
The Complete Kake comics, de Tom of Finland, avec textes de Dian Hanson, 2014 (éd. Taschen)
 
Tom House. Tom of Finland in Los Angeles, par Michael Reynolds, 
photographies par Martyn Thompson (éd. Rizzoli)
 
Le film : Tom of Finland de Dome Karukoski avec Pekka Strang, Lauri Tilkanen, 1 h 56.
 
OEUVRES
TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen, Finnish, 1920 – 1991), 
Portrait of Durk, 1980, Graphite on paper © 1980-2020 Tom of Finland Foundation
 
TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen, Finnish, 1920 – 1991), 
Untitled, 1973, Graphite on paper © 1973-2020 Tom of Finland Foundation
 
TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen, Finnish, 1920 – 1991), 
Untitled, 1985, Graphite on paper © 1985-2020 Tom of Finland Foundation
 
TOM OF FINLAND TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen, Finnish, 1920 – 1991) 
© Tom of Finland Foundation
 
TOM OF FINLAND (Touko Laaksonen, Finnish, 1920 – 1991), 1989, Graphite on paper 
© 1989-2020 Tom of Finland Foundation