Au-delà du cliché

Rupaul, les capitalistes et les homophobes ont-ils tous tort?

Samuel Larochelle
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Fugues
Photo prise par © Fugues

Même si les enfants apprennent à conjuguer les verbes au singulier et au pluriel dès le début du primaire, cela ne les empêche pas de vieillir en délaissant la grandeur du NOUS au profit du JE. Dans un monde où les préoccupations individuelles prennent le pas sur les besoins de la collectivité, le bonheur, le succès, le portefeuille et la santé des uns semblent justifier la dérive des autres. Comme si vivre était un combat au terme duquel on devait mettre au plancher le bien commun.

Depuis des années, la montée en puissance de l’individualisme m’apparaît comme une série de petites roches qui percutent mon parebrise mental en y laissant des fissures, jusqu’à ce que la situation mondiale des derniers mois ne vienne fracasser à coups de bâton de baseball la vitre qui me séparait de la froide réalité. L’humain a besoin de parler plus fort que les autres, de posséder plus de matériel que les autres, d’imposer ses idées à tous ceux qui l’entourent et de survivre plus longtemps qu’eux.
 
Ce texte n’est pas une chronique sur le virus, le confinement et les masques, mais sur les motivations sous-jacentes qui opposent les partisans du je-me-moi au reste de la collectivité de façon générale. En théorie, je devrais moi aussi penser à mon bien-être avant celui du reste de la société. Comme de plus en plus d’individus, je préfère écouter mes besoins plutôt que de suivre les traditions bancales d’une société révolue. Je cherche à réaliser mes rêves plutôt que ceux qu’auraient pu m’imposer mes ancêtres. J’aspire à une réelle qualité de vie plutôt que de tout donner à une entreprise. Je vis seul. Je suis célibataire et sans enfant. 
 
Je déteste l’autorité et la hiérarchie. Je suis un travailleur autonome qui bosse à la maison. Et j’ai consacré les vingt dernières années de ma vie à faire de l’introspection pour me détacher du regard des autres, pour diminuer mes attentes face aux autres et pour apprivoiser la fin inévitable de plusieurs relations, sans dépendre de qui ce soit pour être heureux. Ironiquement, durant tout ce processus, j’ai senti qu’il manquait un élément majeur: la connexion au reste du monde, au plus grand que soi, au collectif.
 
En fait, je ne suis rien d’autre que le produit de ma société. Je lis partout qu’il faut apprendre à penser à soi, puisque personne ne le fera à notre place. Dans les avions, les agents de bord qui décrivent les mesures d’urgence nous rappellent sans cesse qu’il faut se sauver soi-même avant de porter assistance à notre voisin. Quand je visionne RuPaul’s drag race, l’animatrice répète constamment: «If you can’t love yourself, how the hell are you gonna love somebody else?».
 
C’est bien beau tout cela, mais je ne peux m’empêcher de penser que ces trois concepts – tous individuellement valables et justifiés – participent en parallèle à la promotion croissante du je-me-moi. Qu’on me comprenne bien, j’approuve totalement l’idée qu’il faille penser à son bien-être plutôt que d’attendre qu’une autre personne s’en charge. Je n’ai aucune envie de contredire les usages en sauvetage aéronautique. Et je crois fermement qu’il faille s’aimer et régler une grande partie de nos démons avant d’essayer d’aimer autrui, comme le dit si bien Mamma Ru. 
 
Elle qui, d’ailleurs, ne se gêne pas pour parler de la famille que les personnes LGBTQ+ peuvent se choisir et qui encourage les téléspectateurs à voter pour façonner le monde tel qu’ils le désirent. 
 
C’est justement dans cette direction que nous pourrions aller… en franchissant quelques pas de plus. Notre société est mûre pour des campagnes de sensibilisation au bien commun, afin de promouvoir l’amour, la considération et le respect qu’on doit porter au reste de la collectivité.
 
Il est temps d’identifier les situations où la collectivité prime sur l’individualisme. Et ce, dans tous les domaines.
 
Exemple 1 : même si tes finances et ton horaire te permettent de faire dix voyages en avion par année pour le plaisir, tu devrais tout faire pour réduire cette statistique, puisque la protection de l’environnement doit primer sur le plaisir de découvrir les autres cultures à un rythme exagéré. Parenthèse: oui, je sais qu’il existe d’autres moyens plus ou moins efficaces que nos habitudes de vol pour diminuer notre empreinte écologique, mais j’en ai choisi un dans le lot pour soutenir mon propos.
 
Exemple 2 : même si tu es pressé, en retard et sur le point d’être renvoyé en raison de ton manque de ponctualité au travail, ça ne mérite pas les excès de vitesse et la mise à risque des piétons, des cyclistes et des autres automobilistes.
 
Exemple 3 : même si tu as le temps de passer la tondeuse un samedi à 22h ou de faire des rénovations un mardi à 6h, tu aurais tout intérêt à protéger la qualité de sommeil et la santé mentale de tes voisins en ciblant de meilleurs horaires. Dans le même ordre d’idées, il importe d’accepter que la collectivité avance dans une direction, même si on est en désaccord et que cela ne change rien à notre vie.
 
Exemple 4 : la loi accordant aux conjoints de même sexe le droit de se marier n’a rien enlevé aux hétérosexuels.
 
Exemple 5 : les lois permettant aux personnes trans de changer leur nom sur les documents officiels et de ne pas être discriminées au travail et dans la société ne retirent pas un iota de liberté et de bonheur aux personnes cisgenres.
 
Je pourrais continuer pendant des heures à citer de petits et grands exemples de ce que le philosophe Frédéric Lazorthes résume par la liberté responsable. Il s’agit de notre capacité à limiter nous-mêmes nos actions, quand nous réalisons qu’elles ont des répercussions négatives sur les autres.
 
En cette année marquée par un défi collectif de tous les instants, il me semble inacceptable que les humains considèrent encore que les droits individuels soient dénués de considération collective, qu’ils se rabattent sur de vieux réflexes monarchiques en agissant comme des souverains tout-puissants et qu’ils ne reconnaissent pas l’importance du vivre ensemble. Parce qu’en 2020, il est temps de redonner toute sa place au bien commun.