Se souvenir…

Si les victoires lgbtq+ existent aux États-Unis, c’est grâce aux émeutes des années 1960

Collaboration Spéciale
Commentaires

La Cour suprême américaine a accordé le 15 juin dernier le bénéfice des mécanismes de lutte contre les discriminations au travail à des millions de salariés homosexuels et transgenres. Brian A. Boyle, chroniqueur gai au Los Angeles Times, dresse un parallèle avec le mouvement Black Lives Matter, et rappelle que rien n’aurait été possible sans des émeutes comme celles du Stonewall Inn contre le harcèlement et la brutalité policière.

Depuis plusieurs mois, je me réveillais la boule au ventre tous les lundis matin, et certains jeudis aussi, à attendre la décision que devait rendre la Cour suprême dans deux affaires portant sur la discrimination au travail d’employés LGBTQ. Depuis ce lundi 15 juin, cette boule au ventre a disparu. Et avec elle, mes craintes de devoir composer avec l’amère défaite attendue. Avec une décision prise à 6 contre 3 et rédigée par Neil Gorsuch (ironiquement un juge nommé par Trump!), la Cour suprême vient d’offrir une victoire décisive à la communauté LGBTQ. C’est un beau motif de réjouissance en cette saison des Fiertés [juin, marque le début des marches des Fiertés], le plus important et le plus lourd – le plus sobre, aussi – qu’on ait connu depuis des années. Mettez en boucle Chromatica [le nouvel album de Lady Gaga], préparez-vous ce cocktail à la vodka que vous n’avez pas pu commander dans un bar, et faites la fête, profitez-en, au moins un peu. 

Des émeutes courageuses, violentes et justes

Et puis rappelez-vous d’où nous vient, à l’origine, la marche des Fiertés: les émeutes spontanées lancées par la clientèle queer du Stonewall Inn [à New York, en 1969] en réaction au harcèlement et à la brutalité de la police. Deux ans plus tôt avaient eu lieu les émeutes du Black Cat, toute première manifestation organisée par la communauté LGBTQ, dans le quartier de SilverLake à Los Angeles. Et encore avant, en 1959, la révolte du Cooper Do-nuts, dans le centre de Los Angeles. Ces soulèvements ont été les étincelles d’un mouvement qui a conduit la communauté LGBTQ là où elle en est, aujourd’hui, aux États-Unis. Nos victoires d’aujourd’hui ne seraient rien sans ces émeutes d’hier, courageuses, sanglantes, violentes, et justes. Si nous nous frayons un chemin tout doucement pour sortir notre communauté du statut de citoyens de seconde classe, nous ne devons perdre de vue ni l’injustice qui peut perdurer dans nos rangs, et en dehors, ni les combats pour l’égalité menés partout, par les queers et les autres.

Évidemment, c’est le genre de rappel dont n’a nul besoin la communauté LGBTQ noire. Alors que nous fêtons l’affirmation du droit au travail sans considération d’identité de genre ni de préférence sexuelle, une liberté fondamentale, n’oublions pas de lutter aussi pour ceux qui risquent leur vie sans autre raison que la couleur de leur peau. L’homme gai blanc cisgenre (soit une description parfaite de l’auteur de ces lignes) a le devoir de mettre son privilège au service de cette cause. Alors que les meurtres de George Floyd et de Breonna Taylor [tuée par la police le 13 mars dernier dans son appartement de Louisville (Kentucky)] ont déclenché le plus vaste mouvement de défense des droits civiques depuis plusieurs générations, notre communauté a le devoir moral de se tenir aux côtés de Black Lives Matter, et sur tous les fronts. Si vous pouvez vous permettre de braver les risques inhérents à la crise sanitaire actuelle, attrapez vos banderoles et vos pancartes, et descendez dans la rue. Si vous ne le pouvez pas, donnez, sensibilisez, luttez. Faites-en sorte d’entretenir l’intérêt pour ce mouvement qui, à peine vieux de deux semaines, semble déjà sortir de l’esprit inconstant et volatil de bien des Américains.

La communauté queer n’aime rien tant que les «alliances». Nous savons d’expérience ce qu’est un bon allié, et ce qu’est un mauvais allié. Et nous ne pouvons plus nous permettre d’être autre chose que des alliés parfaits, pour les LGBTQ noirs et pour l’ensemble de la communauté noire. Le refrain cuisant des droits mis en cause et des droits niés ne nous est que trop familier. La semaine dernière encore [le 12juin], le gouvernement Trump a cassé des dispositions antidiscriminatoires dans les soins et l’assurance santé pour les LGBTQ [qui avaient été instituées au bénéfice des Américains transgenres par le gouvernement de Barack Obama] – histoire de rappeler que pour chaque progrès gagné de haute lutte, d’innombrables régressions nous sont imposées subrepticement, insensiblement. Et comme la plupart des attaques que subit la communauté homosexuelle et transgenre, cette décision politique sera un coup plus dur encore pour les femmes trans noires. 

Un combat de tous les instants

Mais il faut du travail et de l’implication pour être un bon allié. C’est une tâche de tous les instants que je m’efforce de me rappeler chaque jour. Heureusement, il existe aujourd’hui, plus que jamais sans doute, de formidables moyens pour rassembler des alliés autour de justes causes, et des ressources de qualité pour trouver du soutien et savoir en donner. Nul doute que les célébrations des Fiertés n’auront pas grand-chose à voir avec celles des années précédentes. Peut-être faut-il s’en réjouir. Peut-être qu’enchaîner les cocktails n’est pas la meilleure façon de célébrer nos droits et nos luttes. Peut-être que les célébrations de la Fierté n’auraient jamais dû être autre chose que l’occasion de porter collectivement notre voix pour rallier notre communauté à tous les mouvements de défense des droits civiques et lutter contre toutes les formes d’injustice. 

Dans un an, j’espère ne pas nous voir revenus à la normale. J’espère que nous n’aurons rien lâché de ce combat, et qu’à aucun moment nous n’aurons oublié ceux qui nous ont permis d’être là où nous sommes.  

Brian A. Boyle

Pour lire l’article original : https://www.latimes.com/opinion/story/2020-06-15/lgbtq-rights-wouldnt-exist-without-the-brave-bloody-and-righteous-riots-of-the-past