Je me souviens

Ma première fierté

Jordan Dupuis
Commentaires

Quand j’y pense bien, celle-ci n’a rien à avoir avec les récentes célébrations que j’ai vécues, tant avec Divers/Cité à l’époque ou plus récemment avec Fierté Montréal, parcourant la ville drapeau LGBTQ à la main, sourire aux lèvres et fébrilité contagieuse. Mes récentes étant des fiertés émancipées, assumées, vécues, entourées, libres et fières. Celles que tous devraient pouvoir vivre en fait, chose d’ailleurs qui nous rend extrêmement privilégiés d’être canadien, québécois et montréalais. Cette possibilité de briller dans nos vraies couleurs durant ces 10 jours oui, mais aussi tout au long de l’année. 

Je me rappelle plutôt cette première Pride que j’ai vécu en cachette dans le sous-sol familial, scotché devant la télé à regarder Mado Lamotte et Pénélope McQuade animer le défilé de la fierté gaie en direct sur les ondes de TQS. Nous sommes en 1995 ou 1996. Cet événement est unique et relève à l’époque du surnaturel de pouvoir vivre ceci à la télé, devant tous, dans un contexte sociopolitique qui n’a rien à voir avec celui que l’on vit présentement. 

 

 

Pour moi, c’est cela ma première Pride. Celle que je vivais par procuration, celle qui m’a permis de m’identifier à ceux et celles qui me ressemblent et qui, telle l’émission Sortie Gaie animée par mon défunt ami André Montmorency, avaient le courage d’exister envers et contre tout. 

 

SORTIE GAIE (1998-2003)

Je me rappelle ce mélange nébuleux entre l’excitation de voir ces corps d’hommes déambuler torses nus, l’exclamation des drags queens, les couleurs qui explosent, la joie, les rires, mais aussi le public. Un public qui lorsque je les observais dans la foule, ressemblait aux gens que j’aime, ceux qui font partie de ma vie et qui un jour peut-être viendront avec moi à une vraie fierté, en chair et en os. Du vrai monde qui est là pour célébrer l’unicité. J’en suis encore ému.

Je me souviens du pouvoir que la télé avait sur moi, un pouvoir d’émancipation, un pouvoir d’identification, un pouvoir de me faire sortir de cette vie qui me pesait lourd. Un peu comme cette première scène du film Crazy de Jean-Marc Vallée où Zac se peint l’éclair de David Bowie, seul, dans sa chambre d’ados, chantant à tue-tête et vivant cet instant à pleins poumons. Un acte de liberté et de résistance puissant. Je me sentais exactement comme cela en fait.

 

Écrire dans le Fugues est pour moi une grande fierté, mais relève aussi d’un attachement sentimental très fort, étant la première publication gaie que j’ai découverte à l’adolescence. Je prenais le Fugues en cachette lors de mes escapades de magasinage en ville avec mes copines, chérissant chaque édition que je cachais dans ma tête de lit capitaine. Un trésor et un tabou qui représentaient à la fois un accès à la culture gaie, ses lieux et sa communauté, mais était aussi un univers d’érotisme puissant. Fugues a fait naitre en moi mes premières pulsions gaies à grand coup d’images du sauna Oasis ou bien d’annonce d’escortes où je ne comprenais évidemment rien de la nomenclature, mais qui à travers ces mots, me donnaient accès à un monde de sexualité, de désir et de chair.  L’internet arrivait, rappelons-nous.

Fugues couvraient évidemment chaque édition de la fierté dans sa publication estivale et c’est aussi à travers eux que j’ai compris que cette célébration existait bien au-delà des images grivoises et du défilé télévisé, mais qu’un quartier complet vibrait et célébrait leur unicité. Que la fierté c’était aussi du vrai monde qui célébrait du vrai monde.

Ma première fierté, je l’ai donc vécue seul, tapi dans la noirceur du sous-sol, mais heureux et plein d’espoir. C’est cette même fierté qui a fait en sorte qu’en 1999 je vivais ma première en personne, debout avec mon amie Geneviève, fidèle alliée et amie, collant arc en ciel sur la joue et cœur en fête. Pourquoi celle-ci n’est donc pas ma première fierté alors ? Car c’est aussi cette fierté de 99 qui créa un immense conflit familial lorsque mes parents me virent monter du sous-sol avec ce collant sur la joue, refusant que je m’expose ainsi aux autres et à la télé peut-être. Que dirait-on ? C’était OK d’être gai, mais à la maison. Pourquoi avoir besoin de le crier sur tous les toits ce que je suis si on m’aimait ici a la maison? N’était-ce pas suffisant ? Querelle, injures, pleurs, menaces «d’appelage» de police plus tard je faisais ma valise et quittais pour aller vivre plusieurs jours chez une amie, le temps que la température baisse. Première Pride certes, mais aussi la plus mémorable négativement. Je ne me souviens pas d’ailleurs de cette dite fierté avec Geneviève, probablement trop pris dans mes tourments du jour pour l’apprécier pleinement. Aujourd’hui mes parents sont des alliés merveilleux, fiers de leur fils et brillant par leur ouverture.  Je les aime de tout mon cœur et malgré cet incident qui restera dans les archives, sans leur amour et leur support, je ne serais pas l’humain que je suis. Je leur dois tout.

 

Je me réfugie donc dans cette fierté de sous-sol, celle qui ne m’exposait à aucune forme de honte, celle qui me donnait envie de vivre 100 milles à l’heure et de déployer mes ailes. Elle s’est peut-être vécue en cachette certes, mais pas dans mon cœur ni dans ma tête. Libre je me sentais, beau je me trouvais et de fierté je rayonnais.

Les temps ont bien changé, les célébrations de la fierté gaie se vivant partout dans le monde et à l’année, sur les réseaux sociaux, dans les fenêtres de magasins, au travail, dans la vie politique et sportive, dans les publicités, séries télés et films. Etc. La fierté LGBTQ+ — terme qui n’existait pas à l’époque — bat son plein et peut s’exprimer librement. Enfin.

Bien que la planète vire à droite et que partout dans le monde, la communauté LGBTQ+ risque sa vie, il reste heureusement que dans les endroits où la décence humaine a su émerger, on peut vivre gai sans peur de représailles.

Ma première Pride en était une d’identification, de compréhension et de liberté. Une liberté à venir du haut de mes 14 ans, mais une liberté tout de même. À la hauteur de l’adolescent que j’étais ; une vive certitude que tout ira pour le mieux et que bientôt je brillerai de mille feux moi aussi.

Bonne fierté à tous. Il le faut. Plus que jamais.