Au-delà du cliché

Les électeurs voteraient-ils pour un gai un peu féminin?

Samuel Larochelle
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Fugues
Photo prise par © Fugues
Je me demande de plus en plus si j’oserai un jour me lancer en politique. Chaque fois que j’y pense, je suis envahi par une interrogation chargée de crainte: la population est-elle prête à voter pour un candidat ouvertement gai qui ne correspond pas à tous les clichés de la masculinité?
 
La politique flotte dans mon esprit depuis longtemps. Je suis un idéaliste qui souhaite tirer la société vers le haut. J’utilise ma voix pour informer, ouvrir les esprits et remettre en question l’ordre établi. J’ai tendance à prendre position, débattre et partager mes idées. Je sais vulgariser mes pensées, m’exprimer dans les médias et devant une foule.
 
Je peux connecter avec des individus de différentes classes sociales, grâce à ma curiosité à l’égard des humains. Mon métier m’amène à développer mes connaissances sur à peu près tous les domaines. Et je suis naturellement attiré vers ce milieu. À dix-sept ans, durant mes études en journalisme, j’ai été nommé chef de l’opposition lors d’une simulation de l’Assemblée nationale. Peu après, j’ai observé avec intérêt le traitement réservé à André Boisclair, premier chef ouvertement gai d’un parti politique québécois, sans être tout à fait rassuré. Puis, à l’automne 2018, j’ai appris qu’environ trente candidats aux élections provinciales étaient des personnes LGBTQ+. Un record!
 
Je devrais être rassuré par l’ouverture des partis politiques et l’élection de plusieurs membres de ma communauté. Pourtant, je ne le suis pas totalement. Quand j’observe l’ex-candidat à l’investiture démocrate américaine, Pete Buttigieg, et l’actuel candidat à la chefferie du Parti québécois, Sylvain Gaudreault, je vois deux hommes ouvertement gais qui correspondent à l’image traditionnelle des hommes cisgenres.
 
N’y voyez pas une forme de critique à leur égard: chacun a la liberté d’être l’humain qu’il désire. Cela dit, je me demande si l’électorat est prêt à voter pour un candidat comme moi. Sans être ultra extravaguant, je porte des boucles d’oreilles pas toujours minimalistes, j’ai parfois les ongles colorés, je vais bientôt retrouver ma longue chevelure et je possède quelques vêtements qui attirent l’attention. Par ailleurs, je suis du genre à exprimer mon affection en public avec un amoureux, sans jamais me cacher. Bref, je me demande si ces éléments peuvent créer une distance avec l’électorat.
 
Certains croient que je n’ai pas à m’en faire, persuadés que l’essentiel se résume à mes idées, ma sincérité et la confiance que les gens voudront me donner. Toutefois, cette vision me semble très naïve. L’image est au cœur de la politique. Tout y est scruté à la loupe: vêtements, cheveux, sourire, taille, poids, éloquence, ton, registre vocal, etc. Dans un monde où les politiciennes sont jugées mille fois plus durement que leurs collègues masculins pour leur allure, qu’en serait-il d’un homme qui, comme moi, emprunte des éléments associés aux stéréotypes féminins? 
 
Les gens écouteront-ils ce que j’ai à dire ou mon apparence prendra toute la place dans leur tête? S’ils finissent par se concentrer sur mes propos, sauront-ils se reconnaître en moi et croire en ma capacité de les comprendre? Si la réponse est non, devrais-je changer mon apparence, garder mes cheveux courts, enlever les boucles d’oreilles que ma mère m’a données, effacer la couleur de mes ongles et porter des vêtements qui
 n’expriment en rien ma personnalité? Loin de moi l’idée de relancer le débat sur la tenue des politiciens à l’Assemblée nationale. Je m’interroge plutôt sur les 
occasions où leur apparence n’est pas réglementée, et surtout, de son effet sur les gens. La population aura-t-elle une petite gêne en me voyant approcher? Aurais-je une montagne à gravir avant d’atteindre le sommet de leur considération?
 
Ces mêmes questions m’habitent quand j’offre des conférences dans les écoles secondaires. Même si plusieurs jeunes apprécieraient sûrement un conférencier avec un look un brin coloré, je crains que certains autres ne voient qu’un homme qui porte du vernis, et que mon message ne soit pas entendu. Puisque ce petit élément ne définit pas ma personnalité (ça peut être différent pour d’autres personnes), j’ai décidé l’an dernier de les rencontrer sans vernis sur mes ongles. Je préfère que les ados s’intéressent au processus de création littéraire dont je leur parle, qu’ils s’inspirent de mon parcours empreint de résilience et qu’ils notent certains conseils à contre-courant que je leur donne sur leurs choix de carrière, plutôt qu’ils fassent une fixation sur mon allure. 
 
J’accepte de le faire parce qu’ils sont âgés de 12 à 17 ans et que leur identité est en train de se façonner: ils tentent de faire de l’ordre dans leurs idées, de développer leur sens critique et de se comprendre. Cela devrait être différent pour les électeurs. Même si chaque humain est en constante évolution, les gens en âge de voter 
devraient, dans un monde idéal, être capables de faire la part des choses. 
 
Malheureusement, nous ne vivons pas dans monde idéal. Les personnes majeures et vaccinées sont elles aussi  déconcentrées par des détails en apparence futile. Si ma lecture de la situation est juste, cela signifie que la politique n’accepte pas que je sois moi-même, et peut-être est-ce un signe que je n’y ai pas ma place...