Porte-voix

Ton odeur me hante, même après avoir disparu de ma vie

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Fugues
Photo prise par © Fugues
J'ai essayé de mémoriser les couches et les notes de l’arôme de ton corps pour ne pas avoir de regrets après ton départ.
 
Pour notre premier rendez-vous durant l’été 2019, nous nous sommes rencontrés dans un bar. Je suis entré pour un câlin qui a été arrêté par ta main tendue devant ma hâte. Nous avons passé trois verres à trébucher maladroitement à travers des questions pour apprendre à nous connaître avant d'être assez à l'aise (ou assez ivres) pour flirter et converser de manière coquine. Les boissons se sont transformées en un dîner de fortune, composé de dumpling avec une bouteille de whisky cachée dans le parc Lafontaine.
 
À notre sortie du bar pour nous procurer de la nourriture, tu m’as tiré près de toi et mon nez a plongé dans l'arc de ton cou. C'est à ce moment-là que j'ai senti ton odeur pour la première fois. Depuis l'enfance, on m'a plusieurs fois répété qu'une personne ne devrait jamais sentir mauvais. Les professeurs d'éducation physique du secondaire prononceraient des discours passionnés mais répétitifs sur la différence entre antisudorifique et déodorant, et nous rappelaient l'importance de se doucher tous les jours et après des activités épuisantes - probablement pour leur propre bénéfice, étant donné qu'ils ont passé la majorité de leurs journées entourés d'adolescents hormonaux aux prises avec leurs corps changeants. Ma mère m'a tenu le même discours. Un jour, elle est entrée dans ma chambre en annonçant bruyamment que j'avais hérité de l'odeur corporelle nauséabonde de mon père. C'était un parfum que seule un antisudorifique de marque spécifique pouvait bloquer, selon elle. Une affirmation qui s'est avérée correcte lorsque j'ai passé une semaine à expérimenter avec d'autres marques et que j'ai eu la malheureuse expérience d'une amie et d’une tante plissant le nez quand j'ai essayé de les serrer dans mes bras. Il y a une certaine nuance aux odeurs corporelles. Pendant les nuits tardives et les heures volées de ma jeunesse à explorer ma bizarrerie dans le chaos de la pornographie sur Internet dans les années 2000, j'ai été initié à l'érotisme associée à l'odeur d'une personne. J'ai été intrigué par les milliers d'images et de vidéos d'hommes avec le nez pressé dans les semelles de chaussures, les jockstraps et les sous-vêtements après une séance de gym, et dans les aisselles d'autres hommes. Soudainement, les odeurs de mon monde - comme la douce odeur de la vedette de football du Cégep, assis devant moi durant le cours d'anglais - devinrent difficiles à ignorer, un comptoir de parfum d'excitation fut déverrouillé. Je me suis souvenu de tout cela alors que mon nez m’attirait involontairement vers ton cou. Nous étions tous les deux ivres à la fin de notre dîner et à la recherche d'une excuse pour se toucher et s'embrasser, couchés dans l’herbe. J’ai lu que certains chercheurs ont conclu qu’une grande partie de notre joie de s’embrasser est vraiment une joie de se sentir et de se caresser les visages, là où notre parfum personnel nous fait briller.
 
Et ce soir-là, tu as brillé vraiment fort. Tu étais éblouissant. Sur la banquette arrière de l'Uber en direction de ton appartement du Sud-Ouest de la ville, tu t’es couché contre moi, la tête sur ma poitrine. Nous ne parlions de rien en particulier pendant que je jouais avec tes cheveux. Je n’ai pas passé la nuit avec toi, mais nous nous sommes suffisamment amusés pour que, de retour dans mon lit, je me suis endormi avec ton odeur frottée sur tout mon corps, remplissant mon nez et me faisant sourire. Je pensais que mon harmonisation à l'odeur de ton corps était le signal d'une connexion durable, un feu vert biologique indiquant que cette connexion fonctionnerait. J'ai passé bien des soirées dans ton appartement, les mois suivants, à parler de la façon dont nos journées s’étaient passées et à regarder 10 minutes de tout ce qui se trouvait dans ta «file d'attente» Netflix avant de me laisser distraire par tes mains errantes. Plus tard, quand tu as commencé à t'endormir, j'ai chuchoté bonne nuit et suis parti avec une chemise et un t-shirt. Je me suis endormi dans mon propre lit avec mon visage enfoui en eux. Je te l’ai admis une fois. Et tu avais répliqué que «c'est sans doute la chose la plus hot» qu’on t’ait dit. Plus nous passions de temps ensemble, plus je commençais à comprendre comment ta vie construisait ton odeur : un mélange d'été chaud, encore humide, ton penchant pour le vélo à tous les jours et un travail stressant. Des morceaux de ta vie qui semblaient harmoniser ton odeur de telle manière que j'étais obligé de pousser une expiration involontaire chaque fois que je te voyais. J’ai appris plus tard que c’était la façon dont mon corps inondait mes récepteurs olfactifs avec ton odeur que je captais avec avidité. Comprendre ton odeur ne veut pas dire que je l’ai saisi; le parfum est une chose éthérée. Les odeurs sont fugitives, changeant de nuances, de degrés et d'emplacement. Quelque chose d'insaisissable et éphémère. Comme des fantômes… comme toi.
 
Au début de l’été, en pleine pandémie, tu as disparu de ma vie après une série de mois où nos nuits ont été chaudes et moites. Ton odeur persiste pourtant dans une paire de chaussures, une chemise et des sous-vêtements usagés oubliées chez moi. Une traînée de notifications indiquant que tu as regardé mon profil Instagram, et des vidéos, que tu as ajoutées à ton fil de nouvelle en train de faire de longues randonnées à vélo un peu partout dans la ville et sur la Rive-Sud, prouvent que tu n’es pas mort et que ton téléphone n'est pas cassé. Tu ne m'envoies simplement plus de textos comme tu le faisais avant. Je sais : on ne s’était rien promis et on a eu du bon temps. 
 
J’ai une pensée quand je traverse le Parc Lafontaine quelques fois par semaine, et je peux apercevoir l’endroit où nous avons eu notre premier rendez-vous et où, allongés, nous avons eu notre premier baiser.  Il y a un mois, j'ai réalisé que je portais ta chemise que tu as laissée chez moi. Elle ne sentait plus comme toi parce que je l’avais lavé par erreur, une erreur qui m’ennuya quand je l’ai constaté en pliant mon linge propre. Je portais souvent ta chemise à mon nez et inspirais profondément en essayant de tirer en moi la moindre odeur que je pouvais trouver de toi. Ton odeur n’est plus là. Si j'avais su quel jour aurait été la dernière fois que je te sentirais, je l'aurais davantage apprécié. J'aurais profité du moment, pris mon temps et l'apprécier excessivement, en essayant de mémoriser les couches et les notes de ton arôme, de ton corps et de ton goût pour m'assurer de ne pas avoir de regrets quand tu as disparu de ma vie. 
 
L'odeur est enivrante, l'un de nos sens les plus forts et les plus instinctifs. Mais le délire joyeux que ton odeur m'a causé n'est probablement pas la meilleure chose sur laquelle fonder la longévité d'une relation. Heureusement, chaque matin, l'odeur de fantôme de ton corps en sueur s'estompe un peu plus et fait un peu moins mal.  
 
Carlos, juillet 2020