Au-delà du cliché

Le «coming-out» perpétuel des immigrants

Samuel Larochelle
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Fugues
Photo prise par © Fugues

Après environ deux heures, mes premières questions sur son immigration ont fusé. Il semblait très enclin à m’en parler, mais au bout de vingt minutes, je me suis arrêté net. Je lui ai demandé s’il avait le sentiment de devoir raconter son expérience d’immigrant chaque fois qu’il rencontrait un homme, et si cela se comparait à ce que je ressens lorsque je raconte mon histoire de jeune homosexuel à un hétéro pour la 1467e fois. Il m’a regardé en faisant «oui» de la tête, les yeux un peu tristes, mais heureux de voir que je comprenais ce qu’il n’avait pas nommé.

Il est Colombien d’origine et désormais citoyen canadien. Je suis Québécois depuis ma naissance. Nous étions assis sur mon canapé. C’était un après-midi ensoleillé de février. Avant la pandémie. Avant le confinement. Avant que plusieurs d’entre nous développions le réflexe de concentrer une grande partie de nos énergies vers nous-mêmes, pour passer au travers, en perdant parfois de vue la réalité des autres, leurs souffrances, leurs défis et l’adversité qui les côtoie au quotidien. Durant notre conversation, le parallèle entre nos deux situations m’a frappé. Loin de moi l’idée de comparer tous les enjeux de l’immigration à ceux de la diversité sexuelle: bien que souvent semblables, ils sont constitués d’une infinité de nuances qui les différencient.

Cela dit, en observant comment il répondait à mes questions sur son parcours d’immigrant, je me suis vu en train de répondre à toutes les questions sur mon parcours d’homosexuel: âge du coming-out, réactions des parents, premiers signes de la différence, expériences d’intimidation, motivations du déménagement de l’Abitibi vers Montréal, etc. Formulées soit par de nouveaux amis, des collègues ou des inconnus dans un party de chalet à l’époque où l’expression «party de chalet» n’avait rien de répréhensible, toutes ces questions sont généralement bien intentionnées, curieuses et désireuses de mieux comprendre une réalité qui n’est pas la leur. Je ne suis pas choqué par leurs intentions, mais parfois lassé de la situation: je dois constamment replonger dans mon passé. J’ai fait la paix avec la majeure partie des blessures subies en raison de ma différence, mais cela ne signifie pas que je veuille y replonger 23 fois par année, que j’aie envie de connecter avec les angoisses de mon début d’adolescence, que je désire repenser aux insultes, aux regards et aux coups que j’ai reçus. Je préfère, sauf exceptions, qu’on me parle d’aujourd’hui plus que d’hier.

Néanmoins, je suis conscient que tout cela fait partie de qui je suis, de mon chemin, de mon histoire. C’est en partie similaire pour les immigrants. Quand le charmant Colombien se trouvait devant moi, je lui ai demandé pourquoi il avait quitté son pays, pourquoi il avait choisi le Canada, comment il vivait loin de sa famille et de ses amis d’enfance, ce qu’il pensait du Québec et de Montréal. Répondant volontiers à mes interrogations, il a précisé qu’il était immigrant, mais également réfugié. Je crois que c’est à ce moment précis que j’ai pris conscience de le délicatesse supplémentaire dont je devais faire preuve. Il n’avait pas seulement tout laissé derrière lui, il avait été forcé de le faire… pour sa protection. Peu à peu, j’ai ralenti le flot de mes questions. J’ai demandé s’il était à l’aise à m’en parler, en rappelant gentiment qu’il pouvait arrêter ou changer de sujet quand bon lui semblait. Il m’a alors remercié. Parce que nous avions discuté pendant deux heures de tout et de rien, avant d’aborder le sujet de son immigration et de ses origines. Parce que je ne le résumais pas à sa condition d’étranger.

Parce que je choisissais mes mots pour le découvrir avec tact. Et parce que j’essayais autant que possible que mes questions ne soient pas teintées de stéréotypes, même si les dites-questions servaient à développer une connaissance plus fine de son pays puisque j’étais conscient de mon ignorance. Pendant notre échange, il m’a confié être souvent confronté à l’inverse. Sur les applications de rencontres, certains hommes l’abordent, d’entrée de jeu, en évoquant le supposé sang chaud des Latins. Des collègues l’interrogent sur son statut de réfugié avec une absence totale de délicatesse pour ce qu’il a vécu. D’autres le ramènent constamment à son accent, à la couleur de sa peau, à son rapport à l’hiver et à sa gestion de la ponctualité. Comme s’il représentait un bloc culturel monolithique qui le suivrait pour le reste de ses jours. Il a ajouté qu’il était non seulement d’accord pour comparer la fameuse discussion sur son immigration à celle sur l’homosexualité, mais il m’a aussi «rappelé» qu’il devait composer avec les deux. À cet instant, j’ai compris un peu mieux le phénomène de l’intersectionnalité, qui consiste à vivre plusieurs formes de discrimination ou de traitements différents en société. J’ai également pris conscience, comme à de nombreuses reprises depuis des années, du privilège d’avoir à composer avec une forme de marginalité, plutôt que deux ou trois à la fois.