Place au Village

Un Village à rebâtir tous ensemble

André-Constantin Passiour
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Fugues
Photo prise par © Fugues

Fort lien d’appartenance de toutes les communautés 2SLGBTQ+ envers le Village, sentiment de sécurité qui n’est pas au rendez-vous et l’importance pour la Société de développement commercial du Village (SDC Village Montréal) de jouer un rôle plus actif. Voilà quelques-uns des constats qui ressortent d’une étude ethnographique commandée par la SDC Village Montréal.

L’objectif était de mieux cerner les besoins des communautés 2SLGBTQ+, des commerçant.e.s, des travailleur.se.s et des résident.e.s du quartier en vue de son plan stratégique de développement 2020-2025. L’équipe de Humain Humain a mené des entrevues avec près d’une cinquantaine de personnes. En collaboration avec la Corporation de développement communautaire (CDC) Centre-Sud, l’arrondissement de Ville-Marie et le bureau de la députée Manon Massé, la SDC a mandaté la firme Humain Humain – Consultation en ethnographie urbaine pour réaliser l’étude.  «Entre visibilité et inclusivité : un Village en quête» Le résultat :  «Entre visibilité et inclusivité : un Village en quête – Perspective ethnographiques et stratégiques d’un secteur en devenir», un rapport étoffé de plus de 350 pages et près de 50 recommandations qui revoient les liens entre les diverses composantes du Village afin que celui-ci soit plus inclusif et ouvre les bras parti-culièrement aux jeunes 2SLGBTQ+. Comment rendre compte d’un tel rapport de plus de 350 pages en quelques lignes? Bien sûr, en allant à l’essentiel et au plus important. Mais pourquoi une telle enquête?  «Pour notre planification stratégique, il y a eu la reconnaissance par le C.A. de la SDC qu’il manquait des données claires sur la situation du Village.

C’est là que nous avons commandé cette étude où nous avons découvert des constats très intéressants qui vont nourrir la réflexion du C.A. en vue de l’avenir du Village», affirme JP Loignon, le président du conseil d’administration de la SDC et copropriétaire du café La graine brûlée. Un fort sentiment d’appartenance  «Le sentiment d’appartenance dans toutes les franges 2SLGBTQ+ de la grande région de Montréal, mais aussi, du reste du Québec est très fort vis-à-vis Village, ce qui nous donne de l’espoir pour l’avenir», explique JP Loignon. «Mais, malheureusement, nombreuses sont les personnes qui y vivent encore une forte discrimination, ce qui fait en sorte que ces gens ne se déplacent plus dans le Village parce qu’ils sont mal accueillis, mal représentés, et ça entraîne le déclin du Village», ajoute-t-il. Un autre constat que fait l’ethnographie est les jeunes 2SLGBTQ+ ne fréquentent pas le Village. Par contre, même s’ils le critiquent et n’y vont pas, ces mêmes jeunes voient le Village comme un havre pour y effectuer leur coming out. Le plus surprenant est que, même si on n’est pas de Montréal, le Village est vu comme un milieu qui va les accepter.  «On a vu des jeunes fondre en larmes si on leur disait que le Village pouvait un jour tomber et ne plus exister en tant que tel, poursuit Méralie Murray-Hall, anthropologue. Cela venait les chercher dans leur identité profonde, il y a un lien très émotif au Village qui est ainsi apparu.» Le sentiment de sécurité n’est pas au rendez-vous Il y a de la discrimination sexuelle et de genre au sein même du Village, du racisme, de la transphobie.  «On comprend que c’est devenu beaucoup le Village des hommes cis blancs gais d’un certain âge, et qu’il est temps qu’il deviennent le Village de toutes les identités sexuelles, et de genre, et de race», soutient JP Loignon.

Les jeunes 2SLGBTQ+ racisé.e.s et les trans ne se sentiraient pas en sécurité dans le Village. Celui-ci n’est pas perçu comme étant assez accueillant envers ces groupes-là.  « Dans ces cas, il y a des groupes «underground» qui se sont constitués, et qui sont méconnus, pour aborder des situations qui créent des insécurités. » soutient Méralie Murray-Hall. «Cet underground doit être pris en compte par la SDC, il doit être respecté et que l’on puisse travailler avec ces groupes, souligne Jean-Philippe Loignon. Si ces groupes ne se sentent pas les bienvenus, il faudra travailler dans le sens de l’inclusion de cette diversité pour qu’ils se sentent en sécurité dans le Village et ainsi notre économie va s’en trouver améliorée par l’arrivée d’une plus grande clientèle.» «La sécurité revient souvent dans l’étude et est un enjeu majeur pour toutes ces clientèles 2SLGBTQ+», poursuit l’anthropologue. Il y a ainsi toute une série de recommandations allant dans ce sens. De la création de cafés autogérés par de jeunes 2SLGBTQ+ ou encore des cafés lesbiens, qu’il y ait des endroits communautaires et non uniquement commerciaux. «On peut penser aussi à des magasins ou des sections de magasins offrant des accessoires pour les personnes trans, ces produits ne sont pas négligeables du tout puisqu’ils sont plus rares à trouver, rajoute Méralie Murray-Hall.

C’est quelque chose de très ‘’niche’’, mais qui attire une clientèle. Il faut le voir comme l’établissement d’un réseau, d’un circuit local où ces gens vont vivre leur identité ce qui, en retour, attirera d’autres gens de ces cercles-là. […] Il faut reconnecter l’économique avec le social. On avancera ainsi à la vitesse de la personne la plus vulnérable et si tout le monde se sent bien et en sécurité, c’est tout le monde qui en profite.» «Il y a toute une série d’activités que l’on peut organiser et toute une panoplie d’actions que la SDC peut entreprendre pour créer tout un réseau avec les divers groupes, renchérit Jean-Philippe Loignon. On peut s’organiser pour qu’on ait dans le Village un mix commercial et communautaire dans le respect de la diversité, c’est une des pistes de solutions.

À plus long terme, tout ce foisonnement entraînera plus d’activités et des locaux vides finiront par être loués.» D’autre part, la cohabitation problématique avec les personnes en situation d’itinérance crée d’autres problèmes de sécurité.  «Tous les enjeux d’incivilités, de toxicomanie sur la rue sont des problématiques présentes depuis des années, et particulièrement exacerbées par la pandémie. La situation s’aggrave, on observe un secteur laissé à lui-même», ajoute le président du c.a. de la SDC Village Montréal.  Une SDC près de ses commerçants À la lumière des constats de l’ethnographie, la SDC Village Montréal a modifié son type d’approche. «La SDC Village Montréal, depuis sa fondation en 2004, a opéré un type de développement top down, imposant au secteur sa vision de l’art public, gage de plusieurs petites et grandes victoires, mais a manqué l’occasion de tisser des liens de proximité avec ses membres et de répondre à plusieurs autres enjeux des membres et des clientèles», explique Yannick Brouillette, directeur général. «Il est temps que la SDC passe d’une approche purement commerciale à une approche socioéconomique», ajoute-t-il. La SDC souhaite donc se rapprocher de ses membres. «On veut s’inspirer des autres villages d’Amérique du nord, de leur résilience entrepreneuriale pour sortir de plusieurs autres crises vécues, et consolider encore plus notre culture d’affaires entrepreneuriale au sein de la SDC comme un territoire où il fait bon faire des affaires», précise Jean-Philippe Loignon. Bien entendu, tout cela ne se fait pas du jour au lendemain.  «On sent que les gens, les résident.es, les commerçant.es, les membres du C.A. veulent participer à la revitalisation du Village.

On travaille très fort avec Yannick Brouillette, le directeur général de la SDC sur les pistes d’actions et sur les recommandations.  De plus, nous avons rédigé un manifeste qui explique la position de Village Montréal sur divers enjeux. Il s’agit de la réponse de Village Montréal et des commerçants à l’étude ethnographique et aux recommandations que nous estimons prioritaires à mettre en lumière. Il est clair pour nous que l’on veut s’inscrire dans le PPU (Programme particulier d’urbanisme) des Faubourgs pour jouer un rôle prépondérant, pour être la voix du Village dans le plus d’instances possibles de la Ville pour faire bouger les choses», conclut Jean-Philippe Loignon.