Par ici ma sortie

Les mots de la haine et la haine des mots

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

Un mot seul ne veut rien dire. D'où les dictionnaires qui sont des cimetières avec sur chaque pierre tombale une définition parfois très réductrice. Le mot me reprend vie que dans une phrase prononcée, ou écrite, dans un contexte particulier avec le sens et le choix du ton que veut bien lui donner de celui qui le prononce ou l'écrit.

Dans la controverse née à l'université d'Ottawa sur l'utilisation du mot n...e dans un contexte bien particulier, il a été à une professeur ne pouvait en tant que non-racisée s'en servir même pour en dénoncer le contenu raciste. Une enseignante dont la feuille de route prouve sans équivoque son engagement POUR lutter pour les droits de la personne et combattre toute forme de discrimination dont le racisme. 

La réappropriation de l'injure

Il n'y a pas si longtemps encore, gay et queer étaient compris et perçus comme des injures à l'égard des membres de la minorité sexuelle. La réappropriation de ces mêmes mots par les premier.ère.s touché.e.s par ces insultes les ont vidé de leur sens premier péjoratif pour leur donner le sens qu'ils ont aujourd'hui, c'est-à-dire, la désignation et la reconnaissance des personnes de ces minorités. Bien sûr, la réappropriation ne réussit pas toujours. En France, même si les mouvements politiques LGBTQ des années 70 et 80 ont tenté de donner de la fierté au mot pédé, il reste encore marqué par le sceau de l'insulte, et même dans la communauté gaie, nombreux sont ceux qui jamais n'oseront se qualifier de pédé tant le mot est encore entaché d'homophobie, voire de haine à l'égard de l'orientation homosexuelle.Cependant, En réinjectant un sens positif à ces mots tatoués par l'injure, il les lavent de l'opprobe qu'ils contiennent et ils seront utilisés avec un sens valorisant. Comme les termes queer et gay aujourd'hui. 

Se méfier du placage des traductions

Dans le cas de la polémique à Ottawa sur l'utilisation ou non de n_ _ _ e (moi-même je respecte le politiquement correct), on ne peut calquer sur ce terme anglophone le mot «nègre» qui n'est pas autant chargé, selon le contexte dans lequel il est utilisé, de connotation raciste.. D'ailleurs de nombreux auteurs noirs africains en ont même constitué un mouvement littéraire autour de la « N_ _ _ itude » rassemblant des écrivains noirs francophones pour défendre une identité noire et sa culture. Citons parmi eux, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, parmi les plus connus qui revendiquent leur n_ _ _ itude, utilisant avec fierté le mot «n_ _ _ e» dans leurs écrits et leurs poésies. Sans oublier le titre d’un livre de Dany Laferrière, «Comment faire l’amour avec un n_ _ _ e sans se fatiguer».

Acte de contrition

Je préfère ne pas utiliser le mot «n_ _ _ e», compte tenu des intentions malveillantes que l'on pourrait me prêter (que je n’ai as), entre autres celles d'endosser voire de défendre ce que ce mot contient d'offensant pour certains et certaines. Le tout surligné et en gras. 

Question de contexte 

Le contexte et la personne qui parle tracent aussi les limites entre ce qui est acceptable ou ne l'est pas. Entre un universitaire qui enseigne l'histoire de l'esclavage — et qui revient sur le ou les termes péjoratifs pour contextualiser la manière dont on qualifiait les esclaves —, et un groupe politique qui multiplie les allusions racistes, il y a des degrés qui doivent soupesés avant de partir bille en tête, et les doigts fébriles sur son clavier d'ordinateur, pour effrayer les utilisateurs-trices inconnu.e.s et souvent anonymes des réseaux sociaux et appelant à lyncher sur la place publique virtuelle la personne qui aurait commis un écart (ou pas) par rapport à de nouveaux diktats. En somme, on devrait pouvoir à peu près tout dire dépendamment de à qui on s'adresse et quel message on veut véhiculer, faire passer. 

Frapper sur des allié.e.s

La professeure de l'université d'Ottawa n'a peut-être pas commis de faute. Mais on peut décapiter pour moins que cela comme ce fut le cas de cet enseignant français, qui lui non plus n'avait commis aucune erreur. Les deux ne s'inscrivaient nullement dans un quelconque mouvement complotiste ou raciste. Bien au contraire. Leurs différents engagements le prouvent bien au-delà du mauvais choix d'un mot, ou d'une caricature. Elle et il ont été condamné.e.s par la vindicte dite populaire sans aucune autre forme de procès. Cela a coûté la vie à l'enseignant français.

Choisir ses combats 

Certes nous devons être plus vigilants sur le choix des mots pouvant susciter la polémique. Comme nous devons être attentifs aux préjugés intériorisés que nous devons démasqués. Mais il faut être attentif au type de dérapage que certaines et certains peuvent commettre et ne pas monter au créneau trop impulsivement. Il y a des stratégies plus douces et plus payantes pour reprendre et corriger quelqu'un qui a fait un faux-pas verbal sans enflammer la toile. En revanche, de travailler ensemble à mettre en place des programmes, à utiliser tous les outils pour l'éducation et la sensibilisation dès l'école pour promouvoir l'altérité et le respect me semble un combat beaucoup plus productif d'autant que le racisme systémique - n'en déplaise à notre premier ministre québécois - existe aussi ici, et qu'il faut cibler les politiques, les institutions aussi bien publiques comme les universités que privées pour qu'ils fassent leur part en plus d'envoyer un message clair soutenu par des actes à la population pour une meilleure inclusion, et surtout un meilleur vivre ensemble. En somme d'être proactif plutôt que de rechercher d'éventuel.le.s coupables réel.le.s ou non sur lesquel.le.s déverser sa frustration et sa colère. 



Très jeune, j'ai arrêté de partir en vrille quand on me traitait d'enculé, de fif, de tapette. Et même, j'éprouvais une certaine fierté d'être la cible de ses propos. À chaque fois je mesurais l'écart qui existait entre celui qui m'insultait et ce que j'étais. Et j'étais fier surtout de ne pas lui ressembler. Je n'avais plus honte et je n'étais plus blessé. Cependant je continuerai à dénoncer s'il le faut, si c'est nécessaire, si c'est urgent et surtout si c'est utile de dénoncer les actes et les propos avérés d'intolérance envers tout groupe minoritaire dont l'oppression est encore palpable aujourd'hui.