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Benjamin Justice : Simple Justice

Benoit Migneault
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Fugues
Photo prise par © Fugues

Les amateurs de polars seront ravis d’apprendre que la maison d’édition ReQueered Tales s’est donnée pour mission de rééditer les romans gais et lesbiens post-Stonewall, aux tirages souvent épuisés, avec un accent sur la littérature de genre : mystère, horreur et science-fiction.

C’est dans ce contexte que s’est déroulée la réédition de la série Benjamin Justice de John Morgan Wilson, coïncidant avec les 25 ans entourant la publication de son premier volume : Simple Justice.

À l’époque, la critique avait unanimement salué la finesse de l’intrigue de même que la complexité des personnages et le polar s’était même mérité le prix Edgar-Allan-Poe décerné au meilleur premier roman policier. Gage de qualité : six de ses romans ont été nommés pour des prix Lambda qu’il a par ailleurs remportés à trois reprises. L’action de la série se déroule dans la ville de Los Angeles, un personnage à part entière de la série, dans le sillage de Benjamin Justice. Journaliste ayant connu les plaisirs grisants de la gloire, il en est maintenant réduit aux derniers expédients. Six ans plus tôt, il était récipiendaire du prix Pulitzer pour récompenser un reportage portant sur la lutte d’un couple gai face au sida. La découverte que le brillant reportage n’est en fait qu’un canular l’oblige cependant à rendre le prix, à quitter son travail et fait de lui un pestiféré auquel personne ne veut plus être associé. Pour ajouter aux marasmes qui l’accablent, son conjoint meurt du sida et il sombre progressivement dans l’alcoolisme.

Dans cette première enquête, une rédemption s’offre à lui sous la forme d’un reportage en apparence banal sur un meurtre intervenu devant un bar gai. Le membre d’un gang hispanique, Gonzalo Albundo, avoue le crime, mais le journaliste a le sentiment qu’il y a anguille sous roche. Gonzalo fait-il vraiment partie d’un gang? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi ou plutôt pour qui porte-t-il le chapeau? Par ailleurs, la victime cache également un lourd passé : maître chanteur confirmé, plusieurs hommes d’affaires et politiciens n’étaient pas sans accueillir sa mort avec soulagement. Certains lecteurs découvriront peut-être le pot aux roses avant le journaliste, mais la complexité de l’intrigue et la profondeur des personnages est telle qu’on ne peut que plonger avec bonheur dans ce premier opus et attendre les suivants avec impatience.

Les fervents lecteurs de Raymond Chandler ou de Michael Nava se retrouveront en pays de connaissance, en particulier dans le cas du dernier dont le personnage d’Henry Rios partage plusieurs points communs avec Benjamin Justice. Je m’en voudrais également de ne pas souligner la richesse du style où l’auteur crée des images parfois surprenantes, mais ô combien éloquentes. “Hot winds that felt like the devil’s breath blew into Los Angeles from the desert, rattling through the eucalyptus trees like a dry cough. The city was golden, blinding, blasted by heavenly light. It was one of those days that made nipples rise and minds wander and bodies shiver with sensuality and inexplicable dread.” Il faut par ailleurs souligner que non content de rééditer le roman, un travail de fond a été réalisé sur celui-ci par l’auteur qui ne s‘est pas limité à corriger certaines incohérences factuelles ou stylistiques, mais a également développé le contexte propre aux années 90. Même si l’intrigue principale demeure la même, les lecteurs d’antan trouveront donc une trame narrative encore plus riche en y plongeant à nouveau.

ReQueer Tales compte publier les sept autres volumes de la série qui abordent des thèmes en lien avec les coulisses du milieu du cinéma, la brutalité policière, les réseaux de prostitutions infantiles, le développement immobilier et les dissimulations de l’Église.

INFOS : Simple Justice :A Benjamin Justice Mystery / John Morgan Wilson. Los Angeles : ReQueered Tales, 2020. 280p.