Église catholique / Abus sexuels

Le Vatican publie un rapport glaçant sur un cardinal prédateur américain

Chantal Cyr
Commentaires

Un rapport documentant comment un prédateur sexuel - le cardinal américain défroqué Theodore McCarrick - a pu faire une prestigieuse carrière, révèle la glaçante indifférence de la hiérarchie catholique face à des jeunes prêtres agressés, un désastre pour l'Église américaine réunie lundi.

Le rapport de 450 pages, publié expressément la semaine dernière par le Saint-Siège, sonne comme un avertissement à la Conférence des évêques catholiques américains, qui se retrouve en mode virtuel jusqu'à mardi.

Il détaille une série d'alertes de jeunes prêtres et séminaristes adultes soumis à des agressions sexuelles, jamais prises au sérieux par plusieurs évêques américains, qui n'ouvrent aucune enquête.

«Dans le contexte actuel d'extrême vigilance, ces évêques seraient écartés», affirme le père américain James Martin, éditorialiste de la revue jésuite America.

«Le rapport prévient l'épiscopat américain que ses lettres pourront à l'avenir être rendues publiques!», relève-t-il. Il est en effet truffé de correspondances reproduites intégralement par le Saint-Siège, une première.

Le document est aussi un voyage dans le processus de sélection des évêques, machine à éviter les scandales publics, où prime la défense de la hiérarchie sur celle d'un prêtre ou d'un fidèle. Ce que dénonce le pape François sous le terme de «cléricalisme», première cause selon lui des abus sexuels.

«Le mouvement MeToo a contribué récemment à parler des abus sexuels contre des adultes dans toutes les sphères», souligne pour sa part le père allemand Hans Zollner, expert conseillant le pape François sur la protection des mineurs contre les abus.

L'universitaire et psychothérapeute rappelle que le nouvel arsenal législatif anti-abus adopté par le Saint-Siège depuis deux ans concerne aussi «les adultes vulnérables».

Mais Theodore McCarrick, né en 1930, devenu évêque en 1977 à New York, promu à deux reprises dans le New Jersey, à Metuchen en 1981 et à Newark en 1986, est passé entre les gouttes, malgré une enquête obligatoire à chaque nomination.

 

Invitations dans son lit

Son modus operandi dans le New Jersey suscitera pourtant des rumeurs. Il organise des weekends dans sa maison côtière avec des jeunes séminaristes ou prêtres, plusieurs à la fois, sauf qu'il manque toujours un lit le soir venu. L'évêque McCarrick invite alors un jeune homme dans le sien en exigeant un massage du dos puis en imposant des contacts physiques plus sexuels.

Plusieurs jeunes, pris de panique et intimidés par un homme pouvant nuire à leur ordination de prêtre, vont se confier à leur hiérarchie dans les années 80 et 90.

Une fois prêtre, l'un d'eux parle par exemple à Mgr Edward Hugues qui a pris la tête du diocèse de Metuchen. Le prélat devient tout rouge, promet de faire quelque chose, mais n'en parlera plus.

Ce même évêque recevra d'autres victimes dont un Brésilien qui raconte s'être fait agresser trois fois. Il lui aurait recommandé de pardonner, «pour le bien de l'Église».

Plusieurs évêques sont témoins d'une main baladeuse de McCarrick posée sous la table d'un restaurant sur un jeune prêtre visiblement terrorisé. Dégoûtés, ils se contentent de quitter les lieux.

Au début des années 90, le prélat fait aussi l'objet de lettres anonymes, envoyées à l'ambassadeur du Vatican ou à des cardinaux américains.

«C'est toujours la parole de McCarrick qui gagne», regrette James Martin, «horrifié» par un rapport qui montre des prélats «très mal à l'aise avec les questions sexuelles et craintifs du pouvoir».

 

La chute après la plainte d'un mineur

Il faudra attendre la plainte tardive en 2017 d'une première victime «mineure» au moment des faits (années 70), pour bannir de l'Église l'influent cardinal retraité.

«Le fait de partager son lit avec des hommes, dans une dynamique de pouvoir, n'aurait-il pas dû suffire à sa disgrâce?», s'étonne le père Martin, décrivant «une honte immense pour l'Église américaine».

Une liste de soupçons, au parfum de scandale, sera enfin envoyée fin 1999 à Rome par le cardinal John O'Connor, archevêque de New York. A la demande de Jean-Paul II, quatre évêques sont interrogés. Ils confirment que McCarrick a partagé son lit, mais omettent certaines victimes.

McCarrick sera nommé en 2000 archevêque de Washington sur décision personnelle du pape polonais, convaincu par une simple lettre du rusé prédateur. Cette erreur de plus, au plus haut niveau, constitue la révélation la plus explosive.

«Trop de personnes sont intervenues dans la nomination de McCarrick, mis au courant et qui écrit au pape», analyse le père Zollner qui prône la création d'un «groupe de conseillers indépendants» constituant à l'avenir «une saine antidote contre le cléricalisme».

Avec AFP