Depuis End of the Century (2019), Lucio Castro s’affirme comme un cinéaste au regard singulier. Chez lui, le désir n’est pas tant un événement spectaculaire qu’une sensation qui persiste, se transforme et ressurgit au détour d’un souvenir. Avec Drunken Noodles, son nouveau long métrage, il poursuit cette exploration des rencontres et de leurs résonances, dans un film aussi sensuel que ludique.
Drunken Noodles séduit d’emblée par son humour, sa tendresse et son érotisme assumé. Derrière son apparente légèreté se cache pourtant une réflexion plus profonde sur ce qui demeure en nous après une rencontre. C’est d’ailleurs souvent après la projection que le film prend toute sa dimension, lorsque certaines scènes, certains visages ou quelques gestes reviennent à l’esprit. Castro s’intéresse à ces moments parfois anodins qui finissent par occuper une place inattendue dans notre mémoire.

Cette sensibilité se retrouve dans la construction même du récit. Plutôt que de suivre une trame traditionnelle, le réalisateur privilégie une succession de fragments, de souvenirs et de retours en arrière. Le film se déploie en quatre segments répartis sur deux étés, chacun articulé autour d’une rencontre entre hommes gais. La narration, volontairement non linéaire, épouse les mouvements de la mémoire : une expérience en rappelle une autre, un souvenir vient modifier notre perception de ce qui précède. Peu à peu se dessine le portrait d’un jeune homme dont les rencontres, même les plus brèves, contribuent à façonner la vie affective et sexuelle.
Ce jeune homme, c’est Adnan (Laith Khalifeh), un étudiant aux cycles supérieurs dans la vingtaine qui passe l’été à New York pour effectuer un stage dans une galerie d’art, tout en gardant la maison et le chat de son riche oncle. À la fois réservé et curieux, parfaitement à l’aise dans son environnement urbain, mais parfois maladroit dans ses rapports avec les autres, Adnan se laisse volontiers porter par les occasions qui se présentent. Sa manière de penser, de désirer et de se souvenir dicte en grande partie le rythme du film. Son ouverture aux autres l’amène à croiser des hommes d’âges et de milieux très différents.

Le film s’ouvre sur une scène particulièrement révélatrice de l’approche de Castro. Après avoir consulté une application de rencontres à la recherche d’un partenaire sexuel, Adnan retrouve Yariel (Joél Isaac), un livreur à vélo qui vient de terminer son quart de travail. Une fellation rapide dans un coin sombre du parc est suivie d’un moment partagé sur un banc, autour d’une portion de pad kee mao, ces nouilles épicées qui donnent leur titre au film. Les deux hommes mangent avant même d’avoir échangé leurs prénoms.
La scène est drôle, sensuelle et étonnamment tendre. Castro y capte cette intimité spontanée qui peut naître entre deux inconnus, sans attentes particulières ni promesses. Le sexe n’est jamais présenté comme une provocation ou un problème à résoudre. Il fait simplement partie des façons dont les personnages entrent en relation.
L’une des grandes qualités de Drunken Noodles réside dans l’attention accordée aux hommes qu’Adnan rencontre. Même lorsqu’ils n’apparaissent que brièvement, Castro leur donne une présence qui laisse deviner une existence bien plus vaste que ce que le film nous montre. Quelques détails suffisent à éveiller la curiosité, comme ces mitaines accrochées au vélo de Yariel.
Il y a aussi Sal (Ezriel Kornel), un neurochirurgien septuagénaire qui pratique également le métier de comédien et se consacre à la création de tapisseries colorées représentant des scènes BDSM et des orgies joyeusement explicites. Derrière son allure d’ours bienveillant se découvre un homme dont l’expérience, la créativité et la sexualité échappent aux idées reçues sur le vieillissement. Même une brève scène de cruising, ponctuée d’un échange amusant, suffit à donner une personnalité à un inconnu. Castro sait suggérer toute une vie sans avoir besoin de la raconter.

La galerie où travaille Adnan joue d’ailleurs un rôle important dans cette exploration du désir. On y expose des œuvres figuratives, volontiers obscènes, où des hommes brodés s’adonnent à toutes sortes d’activités sexuelles. L’art et la sexualité se répondent constamment, jusque dans une scène de rencontre de groupe réunissant Adnan, Yariel et plusieurs livreurs à vélo.
Plutôt que de filmer cette séquence de manière conventionnelle, Castro la présente à travers un montage de photographies fixes, qui évoque notamment My Own Private Idaho. Corps nus, jockstraps et casques de vélo composent une série d’images à la fois crues et esthétiques. Le procédé transforme cette expérience sexuelle en une collection de souvenirs, comme si la mémoire avait déjà commencé à réorganiser les événements.
Le récit nous ramène ensuite à l’été précédent, alors qu’Adnan fait la connaissance de Sal au cours d’une excursion à vélo dans les bois du nord de l’État de New York. L’attirance entre les deux hommes est immédiate et leur rapprochement se fait naturellement, sans grandes déclarations. Mais une autre nuit de cruising entraîne bientôt le film vers un territoire plus étrange, où le réalisme cède progressivement la place au fantastique.
Castro assume pleinement cette incursion dans le réalisme magique. Les frontières entre ce qui s’est réellement produit, ce qui a été imaginé et ce dont on se souvient deviennent incertaines. Cette ambiguïté correspond à la manière dont le désir peut transformer notre perception d’une expérience, jusqu’à lui donner, avec le temps, une signification nouvelle.

Si Drunken Noodles célèbre les libertés de la vie de célibataire gai, il s’intéresse également aux possibilités et aux limites de la relation amoureuse. Dans une scène aussi drôle que déconcertante, Adnan raconte à son partenaire Iggie (Matthew Risch) un souvenir trouble lié aux premières manifestations de sa sexualité durant l’enfance. Cet échange laisse entrevoir la complexité de notre histoire intime, faite d’expériences, de fantasmes et de souvenirs dont nous ne comprenons pas toujours la portée.
Même lorsqu’il s’engage dans une relation ouverte et affectueuse, Adnan continue d’être habité par ses rencontres passées et par la possibilité de nouvelles expériences. Castro aborde sans jugement cette tension entre le désir de construire une relation durable et celui de préserver sa liberté sexuelle. Il ne cherche pas à départager les mérites du couple et du célibat, ni à proposer une définition idéale de l’amour. L’épilogue laisse même entrevoir la solitude comme un choix possible, plutôt que comme le signe d’un échec amoureux.
Ce qui rend Drunken Noodles particulièrement attachant, c’est finalement la bienveillance du regard de Lucio Castro sur ses personnages. Le réalisateur accueille leurs désirs, leurs contradictions et leurs maladresses sans chercher à les expliquer ou à les excuser. La sexualité gaie y apparaît dans toute sa diversité, avec ses élans spontanés, ses moments de complicité, ses plaisirs et ses incertitudes.
Moins ouvertement philosophique qu’End of the Century, Drunken Noodles n’en possède pas moins une véritable profondeur. Son humour, sa sensualité et sa liberté narrative en font une œuvre qui pourrait bien acquérir un statut culte auprès du public queer. Mais sa plus grande réussite tient sans doute à cette façon de montrer comment une rencontre de quelques minutes peut continuer de nous habiter des années plus tard, parfois avec davantage de force qu’une longue histoire d’amour.

