Samedi, 13 juillet 2024
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    Pour les 40 ans de Fugues : Entrevue avec le fondateur, Martin Hamel

    Sans lui, vous n’auriez assurément jamais pu lire ces lignes. Martin Hamel est le fondateur du magazine Fugues, qui a vu le jour en avril 1984, en pleine époque de développement du Village et de l’apparition du SIDA au Québec. Entrepreneur ambitieux et déterminé, Martin Hamel a su diriger l’entreprise pendant 18 ans, non seulement grâce à son sens des affaires, mais aussi grâce à ses talents de communicateur et à son dévouement au magazine — à un point tel qu’il s’est longtemps dit « marié à ma compagnie ». Parce que, pendant quelques années, Martin Hamel a fait cavalier seul, portant ainsi de nombreux chapeaux (directeur, photographe, représentant commercial…) jusqu’à l’arrivée en 1987 de Réal Lefebvre, qui a été son bras droit et qui fait toujours partie de l’équipe actuelle.

    Quarante ans plus tard, Martin Hamel garde de très bons souvenirs de ce beau et long mariage et se rappelle, encore aujourd’hui, les nombreux échos positifs qu’il a reçus au fil des années, lui qui, pendant longtemps, n’avait pas réalisé l’impact immense du magazine sur la communauté LGBTQ+, mais aussi sur le paysage culturel et médiatique québécois et canadien.

    Comment est-ce que Fugues a été fondé ?
    MARTIN HAMEL : Je viens du Grand Nord, de la Baie-James. Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais 17 ans. C’était en 1978-1979. J’ai été busboy quelque temps, mais il y a beaucoup d’années où je n’ai pas vraiment travaillé. J’ai eu la chance d’avoir des « bons amis » gais qui m’ont aidé et qui m’ont hébergé pendant un bon petit bout de temps.

    Le magazine Attitude [ancêtre de Fugues] avait été vendu à trois associés et ils avaient mal administré leur business. C’était assez rentable, mais pas vraiment pour trois associés. J’ai commencé dans la business en étant gofer (homme à tout faire) pour eux. J’étais content d’avoir découvert ça, parce que c’était comme un premier vrai emploi. Mais il y a eu une chicane entre associés et le magazine n’est pas sorti… C’est là que j’ai tenté ma chance. Pour partir Fugues, je devais avoir de l’argent, donc j’ai été danseur «presque nu» : car à l’époque il fallait porter un maillot, un short… quelque chose. C’était assez payant et j’ai eu la bonne idée de ne pas faire comme les autres et dépenser l’argent dans la drogue. Avec mes économies j’ai donc avancé 5000 $ et j’ai incorporé la compagnie seul. J’avais 23 ans. Je n’avais jamais suivi aucun cours d’économie ou de mise en marché : j’ai appris à l’école de la rue !

    Jidi, Martin, Réal et Alison Arngrim (Nellie Olson de La Petite Maison dans la Prairie) porte-parole de ACT-UP SILENCE=DEATH lors de la conférence internationale sur le sida à Montréal, en 1989.

    À travers tes années à Fugues, quels ont été tes plus grands défis ?
    MARTIN HAMEL : Satisfaire la clientèle [les propriétaires d’établissements, bars ou saunas, restaurants et de professionnels gais ] intéressée à faire de la publicité pour faire connaître leurs commerces ou leurs services. Ça n’a pas toujours été facile, certains clients étaient des primadonnas. Durant les premières années, certains me voyait comme un « p’tit cul » qui va livrer, qui prend les photos et qui collecte. Si je leur avais dit au départ que « c’est moi le nouveau patron », c’est sûr qu’il y aurait eu une gang qui ne m’aurait pas fait confiance à cause de mon âge. Je disais aux gens que j’étais l’« éditeur » de Fugues et non le « patron ». Je ne me suis jamais vanté de ça. Dison que j’avais des grosses journées : des journées de 10-12 heures. Je commençais le matin, je me réveillais à 6 h, j’allais nager à 7 h, puis j’allais travailler jusqu’au soir. Parfois j’allais voir des clients à 22 h, 23 h le soir. Ce n’était pas de l’esclavage, mais il fallait croire à l’offre, il fallait croire au produit qu’on offrait. Quand tu veux réussir, tu entres un peu en transe. Anyways, j’avais pas le choix : si ça ne réussissait pas, ça, qu’est-ce que j’allais faire, moi, avec mon secondaire pas fini ? Je ne me serais pas trouvé une job ben ben payante. Pour mon père [qui opérait une entreprise de transport], un gai, c’était quelqu’un qui ne réussissait pas dans la vie. Il avait vraiment une idée toute faite de ce que c’était. Je pense que je suis parti avec cette idée-là — cette drive-là — de lui dire « j’vais montrer qu’un gai, c’est pas juste un bon à rien ».

    As-tu déjà vécu de l’homophobie en tant que propriétaire de Fugues ? As-tu déjà eu peur qu’il y ait des actes homophobes envers le magazine ?
    MARTIN HAMEL : Non. J’admets que j’avais peur des fois que quelqu’un vienne pitcher de la peinture à nos bureaux, ou quelque chose comme ça. Jamais, jamais ça n’est arrivé. Je me souviens que parfois certains faisaient quelques commentaires. Mais sinon, j’ai été quand même pas mal chanceux. Dans les banques, par contre, il n’y personne qui a voulu m’offrir de marge de crédit avant bien des années. Ils regardaient le magazine et pour eux ce n’était pas une garantie, pas un bon investissement. C’était une forme de discrimination clairement  : parce que ce n’était une publication gaie ou parce que c’était une jeune entreprise ? Peut-être un peu des deux.

    Comment expliquerais-tu que le magazine fonctionne encore aussi bien aujourd’hui ?
    MARTIN HAMEL : C’est un marché niche, mais il y a toujours eu une bonne continuité.
    Mes successeurs (en particulier Yves Lafontaine) ont eu la drive de prendre le flambeau et de continuer tout en améliorant constamment Fugues, autant dans le graphisme que dans le contenu. Ils ont tous mis la main à la pâte pendant des décennies. Je leur lève mon chapeau. Mais c’est vrai que c’est quand même exceptionnel. Ça a tout d’un succès, surtout dans le contexte actuel. Fugues a aussi réussi à transitionner du papier au numérique, tout en gardant la version magazine, Bravo! Ça a tellement évolué depuis le premier numéro… il y a de quoi être fier.

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