Vendredi, 25 septembre 2026
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    Quand Meta fait disparaître les espaces LGBTQ+ de ses plateformes

    Plusieurs bars et clubs LGBTQ+ de Californie viennent de retrouver leurs comptes Facebook ou Instagram après des mois de suspension inexpliquée. Il aura fallu l’intervention d’élu·es et l’intérêt du Los Angeles Times pour que Meta rétablisse plusieurs d’entre eux. Une histoire qui trouve un écho particulier au Québec, où des entreprises et des médias LGBTQ+, dont Priape et Fugues, ont eux aussi fait les frais des décisions parfois opaques de Facebook — bien avant le blocage généralisé des médias canadiens.

    Pendant des mois, plusieurs établissements importants de la vie nocturne LGBTQ+ de Los Angeles ont pratiquement disparu de Facebook ou d’Instagram. Club Cobra, Club Chico, Catch One et d’autres ont vu leurs comptes suspendus sans avertissement clair et, surtout, sans véritable possibilité de comprendre ce qu’on leur reprochait.

    À San Francisco, The Stud, considéré comme le plus ancien bar gai de la ville, a également perdu son compte Instagram en juillet. Le sénateur de Californie Scott Wiener est alors intervenu publiquement pour réclamer son rétablissement. Meta a finalement restauré le compte, sans expliquer précisément pourquoi il avait été suspendu.

    L’affaire pourrait sembler lointaine. Elle ne l’est pourtant pas tellement pour les communautés LGBTQ+ québécoises.

    Des conséquences qui dépassent largement les réseaux sociaux

    Pour ces établissements californiens, perdre Facebook ou Instagram ne signifie pas simplement perdre un outil promotionnel.

    Marty Sokol, propriétaire de Club Cobra et Club Chico, affirme avoir bâti pendant 15 ans une communauté comptant des centaines de milliers d’abonnés. Après la disparition de ses comptes, la situation est devenue encore plus préoccupante : des moteurs de recherche utilisant l’intelligence artificielle ont commencé à présenter ses établissements comme étant définitivement fermés.

    Catch One, salle de spectacle de Los Angeles fondée à l’origine comme un nightclub destiné aux lesbiennes noires, a connu une situation similaire. Son propriétaire, Mitch Edelson, estime que la disparition de Facebook et l’impossibilité d’utiliser les outils publicitaires de Meta ont entraîné une baisse pouvant atteindre 80 % des ventes de billets.

    C’est précisément ce qui rend le pouvoir de ces plateformes si considérable : un commerce, un organisme ou un média peut consacrer des années à bâtir une communauté pour ensuite perdre, du jour au lendemain, l’accès à celle-ci.

    Et au Québec, ce scénario n’est pas nouveau.

    Priape censuré dès 2008

    L’un des exemples les plus anciens touche une institution bien connue du Village montréalais : Priape.

    En 2008, Facebook avait supprimé un groupe de Priape comptant environ 1 600 membres. L’entreprise avait alors créé une nouvelle page qui avait rapidement attiré quelque 4 000 personnes. Un mois plus tard, elle disparaissait à son tour. À l’époque, le directeur du marketing et des ventes de Priape, Michael Ain, s’interrogeait ouvertement sur un possible traitement différent réservé aux contenus gais. Il disait avoir trouvé sur Facebook des pages destinées à un public hétérosexuel montrant notamment des femmes en latex ou des pratiques BDSM qui, elles, demeuraient accessibles.

    Facebook avait finalement invoqué ses règles interdisant la promotion de jouets sexuels, de vidéos et d’autres produits pour adultes pour justifier son refus de rétablir la page de Priape. L’entreprise montréalaise faisait toutefois remarquer que ses espaces Facebook avaient notamment été créés pour promouvoir ses vêtements et ses collections de mode.

    Près de 20 ans plus tard, la question demeure étonnamment actuelle : les algorithmes et les règles de modération savent-ils distinguer la sexualité explicite de la simple représentation de la culture, des corps et des espaces LGBTQ+?

    Fugues en sait quelque chose

    À Fugues, l’expérience avec Facebook a également été pour le moins mouvementée — et elle remonte à bien avant le conflit actuel entre Meta et les médias canadiens.

    En 2014, Facebook avait fermé une première fois la page de Fugues. Après des démarches répétées, celle-ci avait finalement été rétablie quelques mois plus tard.

    Mais en 2018, l’histoire s’est répétée, avec des conséquences beaucoup plus durables. La page Facebook de Fugues, qui comptait alors environ 19 000 abonnés, a été bloquée. Selon les informations communiquées à l’époque, la décision aurait fait suite à une plainte concernant une photo publiée dans une série consacrée aux maillots de bain : on y voyait un homme dans la mer.

    Malgré de nombreuses démarches pour obtenir une explication et tenter de parler à une personne chez Facebook capable de réexaminer la décision, la page n’a jamais été rétablie. Des années de développement d’une communauté numérique disparaissaient ainsi pratiquement du jour au lendemain. Il a fallu recommencer à zéro.

    Cette expérience permet de mesurer très concrètement ce que vivent aujourd’hui Club Cobra, Catch One ou The Stud en Californie. Au-delà de la frustration provoquée par une suspension, c’est l’absence d’un interlocuteur véritable et d’un processus d’appel transparent qui pose problème.

    Puis Meta a bloqué tous les médias canadiens

    Pour Fugues, un autre chapitre s’est ouvert en 2023 avec l’adoption par Ottawa de la Loi sur les nouvelles en ligne, mieux connue sous son ancien nom de projet de loi C-18.

    Adoptée en juin 2023, elle visait à rééquilibrer les rapports entre les grandes plateformes numériques et les entreprises de presse canadiennes en créant un cadre obligeant les plateformes visées à contribuer financièrement au secteur de l’information dit ils profitent amplement. Face à cette nouvelle loi, les deux géants du numérique concernés ont choisi des voies radicalement différentes.

    Meta a décidé de retirer les nouvelles de Facebook et Instagram au Canada. Depuis août 2023, les utilisateurs canadiens ne peuvent donc plus consulter ou partager normalement les contenus provenant des médias sur ces plateformes. Pour les entreprises de presse, Facebook et Instagram ont ainsi pratiquement cessé d’être des outils permettant de diffuser leurs articles auprès du public canadien.

    Google, de son côté, a choisi de conclure une entente conforme au nouveau cadre législatif, ce qui lui permet de continuer à référencer les contenus journalistiques canadiens.

    Plutôt que de négocier séparément avec des centaines d’entreprises de presse, Google s’est engagé à verser 100 millions de dollars par année, montant indexé à l’inflation, pendant cinq ans, au Collectif canadien de journalisme (CCJ). Cette entente lui a permis d’obtenir du CRTC une exemption de cinq ans du processus de négociation obligatoire prévu par la loi.

    Où vont les 100 millions de Google?

    Le Collectif canadien de journalisme n’est ni une agence gouvernementale ni une division de Google. Il s’agit d’un organisme indépendant sans but lucratif chargé de recevoir la contribution de Google et de la redistribuer aux entreprises de presse canadiennes admissibles.

    Et le système ne fonctionne pas en fonction du nombre de clics générés sur Google, de la taille de l’auditoire d’un média ou du nombre de ses articles qui apparaissent dans le moteur de recherche. La répartition repose principalement sur le nombre d’employé·es équivalents temps plein affectés à la production de contenu journalistique original destiné à être disponible en ligne. Les médias doivent présenter une demande et fournir les renseignements permettant d’établir leur admissibilité et leur part de l’enveloppe. Un processus est prévu chaque année afin de permettre aux organisations admissibles de participer au programme. Des balises empêchent par ailleurs les plus grands radiodiffuseurs d’absorber la majeure partie de l’argent : CBC/Radio-Canada ne peut recevoir plus de 7 % de l’enveloppe totale et les autres radiodiffuseurs, collectivement, plus de 30 %. Le 70% restant est destiné aux autres entreprises de presse admissibles, notamment des journaux, magazines et médias numériques. Le mécanisme est accessible à une diversité d’entreprises de presse, notamment des médias indépendants et locaux ainsi que des médias desservant différentes communautés.

    Google a effectué son premier versement de 100 millions de dollars en décembre 2024, et les premières distributions aux médias ont commencé en 2025. Par souci de transparence, précisons que Fugues fait partie des médias canadiens ayant pu bénéficier de ce fonds.Cette contribution représente pour notre média une source de revenus appréciable, qui permet notamment de compenser une partie de l’érosion des revenus publicitaires subie par les médias au cours des dernières années.

    Elle ne constitue toutefois pas une compensation versée par Meta pour le blocage des nouvelles sur Facebook et Instagram : ces sommes proviennent de Google, dans le cadre distinct de l’entente conclue en vertu de la Loi sur les nouvelles en ligne. La distinction est importante. Google a choisi une formule lui permettant de continuer à référencer les contenus journalistiques canadiens tout en contribuant financièrement à leur production. Meta a pris une tout autre direction : retirer les nouvelles de ses plateformes au Canada.

    L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle inconnue

    Les événements survenus en Californie soulèvent aujourd’hui une autre inquiétude : la place grandissante de l’intelligence artificielle dans la modération des contenus. Depuis l’élection de Donald Trump, Meta a accru le recours à l’automatisation dans ses systèmes de modération.

    Les propriétaires de clubs interrogés par le Los Angeles Times racontent avoir été confrontés à des procédures automatisées, à des réponses imprécises et à l’impossibilité de savoir quel contenu avait réellement provoqué la sanction. « Il pourrait s’agir d’un problème lié aux standards de la communauté, mais cela pourrait aussi être simplement une image de la foule qui danse et s’amuse. Ou du spam parce que les robots n’aiment pas votre texte », explique Marty Sokol au quotidien californien. Selon lui, rien n’est suffisamment précis pour permettre aux propriétaires de comprendre le problème et d’y répondre efficacement.

    Il n’existe cependant pas, à ce stade, de preuve permettant d’affirmer que Meta a volontairement ciblé les établissements LGBTQ+ californiens. Certains propriétaires le soupçonnent, tandis que d’autres estiment que leurs pages ont pu être victimes de signalements malveillants ou des imperfections des systèmes automatisés de modération.

    Pour Audry Cobra, promotrice trans qui organise la soirée Transfix au Club Cobra, le sentiment est néanmoins difficile à ignorer. Ses deux pages professionnelles avaient disparu un an auparavant. Elle rappelle que les réseaux sociaux constituent pour de nombreuses personnes trans bien davantage qu’un outil promotionnel : ils permettent de créer des communautés, de développer une carrière et, parfois, de gagner sa vie.

    Le résultat des suspensions, lui, est beaucoup moins ambigu : des entreprises et des personnes LGBTQ+ parfaitement légitimes se sont retrouvées privées de leurs principaux moyens de communication numérique, parfois pendant des mois, sans savoir exactement pourquoi.

    En Californie, élus et journalistes viennent au secours des entreprises LGBTQ+

    Ce qui s’est produit ensuite en Californie est peut-être l’aspect le plus révélateur de toute l’affaire. Lorsque The Stud a perdu son compte Instagram, le sénateur Scott Wiener a publiquement interpellé Meta et demandé le rétablissement immédiat de la page. L’élu californien Mark González est pour sa part intervenu dans le dossier de Catch One. L’établissement a finalement récupéré son compte.

    Mais le phénomène a pris une autre ampleur lorsque le Los Angeles Times s’est intéressé à l’affaire. Après que le quotidien eut communiqué avec Meta au sujet des suspensions touchant Audry Cobra, Club Cobra, Club Chico et des membres de leurs équipes, leurs comptes Instagram ont été rétablis.

    Meta n’a toutefois pas fourni au journal d’explication détaillée sur les raisons initiales de ces suspensions.

    Au moment de la publication de l’enquête du Los Angeles Times, Club Tempo, club gai de danse à thématique vaquero d’East Hollywood, n’avait toujours pas récupéré sa page Facebook officielle, tandis que Precinct, autre espace queer populaire de Los Angeles, disait également avoir perdu ses comptes et demandait à sa clientèle d’interpeller Meta.

    Autrement dit, des mois de démarches effectuées par certains propriétaires eux-mêmes n’avaient pas suffi. Il aura fallu, dans plusieurs cas, que des responsables politiques ou un grand média américain s’en mêlent pour que la situation se débloque.

    Un pouvoir considérable, malheureusement peu de recours

    De Priape en 2008 à Fugues en 2014 et en 2018, puis aux clubs LGBTQ+ californiens en 2026, les technologies ont changé, les algorithmes se sont perfectionnés et l’intelligence artificielle a pris une place croissante. Pourtant, un problème demeure : la difficulté pour une petite entreprise, un organisme communautaire ou un média indépendant d’obtenir rapidement une explication et de parler à une personne lorsqu’une plateforme suspend son compte.

    Pour les organisations LGBTQ+, la question revêt une importance particulière. Historiquement, les réseaux sociaux leur ont permis de rejoindre directement des communautés parfois mal desservies par les médias traditionnels, de promouvoir des événements, de mobiliser, de faire connaître des ressources et de créer des espaces d’échange.

    Mais bâtir sa communauté sur une plateforme privée signifie aussi accepter qu’une part considérable de cette relation demeure sous le contrôle de l’entreprise qui possède la plateforme.

    L’expérience des clubs californiens le rappelle brutalement : des dizaines ou des centaines de milliers d’abonnés ne constituent pas nécessairement une communauté numérique que l’on possède. Ils représentent un accès à une communauté que la plateforme peut interrompre. Et lorsque cela arrive, une question demeure : à qui peut-on parler pour prouver qu’il y a erreur?

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