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Carrie(2026) : le vertige d’une descente aux enfers

Naïve et profondément isolée, une adolescente se heurte à la cruauté de ses camarades, alors même que s’éveillent en elle des pouvoirs qui l’émerveillent et la terrifient à la fois. Le film de 1976 (Carrie au bal du diable, en VF) a laissé une empreinte culturelle indélébile : la série de 2026 saura-t-elle en faire autant ?

D’emblée, le réalisateur Mike Flanagan précise qu’il ne voit aucun intérêt à réaliser un simple remake du film de Brian De Palma, qui transposait déjà avec brio le roman de Stephen King. Son intention est plutôt de reconstruire le récit en l’inscrivant dans un monde dominé par les jugements et l’intimidation des réseaux sociaux.

Le fil narratif est bien connu : intimidée de toutes parts et sous la domination d’une mère puritaine, Carrie croit toucher au bonheur jusqu’à ce qu’une trahison survienne, au bal des finissants, et précipite la petite ville dans un bain de sang. Mais, si la destination est connue, il demeure cependant la question de savoir quel chemin empruntera le réalisateur pour y parvenir.

Déjà reconnu pour la finesse de ses productions ancrées dans l’horreur et le fantastique (Sermons de minuit, La chute de la maison Usher), il déploie ici un univers peuplé de personnages riches et complexes. À cet égard, les performances hors pair de Summer H. Howell et de Samantha Sloyan, qui incarnent respectivement Carrie White et sa mère, Margaret, méritent d’être soulignées. Le défi était de taille : dans le film de 1976, Sissy Spacek et Piper Laurie avaient à ce point percé l’écran qu’elles avaient chacune décroché une nomination aux Oscars, un fait exceptionnel pour un film d’horreur.

Quelques différences face au livre et au film
Au-delà d’une transposition contemporaine, la minisérie reprend les grandes lignes du roman et du film, notamment la célèbre scène de la douche. En effet, lorsque Carrie a ses premières menstruations, elle est convaincue qu’elle va mourir et sa panique déclenche aussitôt les moqueries des autres élèves. Ce moment agit comme le premier domino d’une série d’événements conduisant plusieurs personnages à faire des choix aux conséquences désastreuses. À l’instar du roman, les épisodes intègrent une petite histoire de femmes dotées de pouvoirs hors normes, illustrant comment elles ont été réduites au silence ou éliminées pour sorcellerie.

Ajout notable : Carrie semble hantée par des visions d’outre-tombe, notamment celle de son père. Mais ces dernières ne sont-elles qu’une projection de ses propres angoisses ? La série introduit également Emaline (Thalia Dudek), une étudiante marginalisée qui accompagne Carrie dans son cheminement et l’encourage à développer ses pouvoirs. Dès le départ, le récit laisse cependant planer un doute sur ses véritables intentions.

Appropriation queer de Carrie
Dès la sortie du film de 1976, le personnage de Carrie a suscité un profond sentiment d’identification au sein de la communauté queer, en particulier chez les hommes. Nulle surprise, puisqu’elle incarne une ado à qui l’on apprend que son corps est honteux et que quelque chose de mal en elle doit être réprimé. Elle ne maîtrise pas les codes pour « passer » pour une ado ordinaire et devient la cible d’une violence collective. À la fois victime et monstre, Carrie fait donc face à un sentiment de honte et à un désir d’émancipation qui peuvent aisément se lire comme la métaphore d’une sortie du placard.

Le bal des finissants incarne l’accomplissement de cet espoir, alors même qu’un piège se referme sur elle : nous partageons alors ses peurs, ses aspirations et son désir d’être enfin acceptée. En mêlant ainsi drame psychologique et horreur, le film conduit à un dénouement aussi poignant que bouleversant, qui a durablement marqué les esprits.

La série de 2026 établit un lien explicite avec cette lecture queer à travers John Brigham (Tim Bagley), un nouveau personnage qui est le conseiller d’orientation de l’école. Dans une scène particulièrement touchante, il confie à Carrie avoir lui-même subi de l’intimidation durant sa jeunesse en raison de son homosexualité. Tous deux échangent ensuite des citations tirées de leurs livres préférés, une façon détournée d’exprimer ce qu’ils n’osent formuler directement sur l’acceptation et le besoin d’être reconnu.

Carrie au bal du soufflé qui lève au trois-quarts
Les épisodes de la minisérie se dévorent les uns après les autres, portés par des personnages nuancés et habilement développés. Même ceux que l’on déteste se révèlent étonnamment complexes, puisque le récit parvient à nous faire comprendre ce qui les conduit à des gestes condamnables. Cela dit, chaque épisode a une mission fondamentale, celle de mener à la scène cathartique du bal des finissants. Dans le film comme dans la minisérie, la tension, viscérale et palpable, monte jusqu’au couronnement du roi et de la reine du bal, puis au drame qui s’ensuit. Le soufflé monte, monte, monte et… plus rien.

Ainsi, là où le film de 1976 arrivait à partager la fébrilité naïve de Carrie et le désespoir qui s’ensuivait, la minisérie se solde en un pétard mouillé, puisqu’on ne ressent que peu de choses lors de la scène cathartique. Le scénario introduit en outre des personnages que l’on connaît à peine et amène un revirement qui exonère presque Carrie de toute responsabilité. Il écarte également des résolutions dramatiques essentielles, notamment entre Carrie et sa mère.

Qu’on ne se méprenne pas, la série est excellente, mais a l’odieux de se comparer à un mastodonte qui a pour ainsi dire presque inventé le genre. Les sept premiers épisodes constituent une lecture et une réinvention brillante du roman de Stephen King et apportent un développement brillant de personnages souvent peu explorés dans le film. Pour le reste, la conclusion du film de 1976 se révèle nettement plus intense et bouleversante. À noter que Mike Flanagan souhaite développer l’histoire de Carrie sur deux autres saisons, puisque la série nous laisse sur une fin ouverte qui pique la curiosité.

INFOS : Les huit épisodes de la minisérie Carrie sont disponibles, en anglais et dans deux doublages français, dont un excellent réalisé au Québec, sur Prime Video.

Benoit Migneault

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