Lettre ouverte à Paul St-Pierre Plamondon… À la suite de votre élection et de la formation de votre gouvernement, je tenais à vous adresser cette lettre pour vous faire part des préoccupations des communautés LGBTQ+, mais aussi de l’espoir que vous saurez rassembler les Québécoises et les Québécois, au-delà de leurs différences. Vos premières décisions témoignent d’une volonté de vous attaquer à plusieurs problèmes importants. Elles suscitent des attentes, même si des inquiétudes demeurent.
Je vous écris à titre de citoyen, mais également comme directeur de Fugues, un média qui, depuis plus de quarante ans, accompagne les communautés de la diversité sexuelle et de genre, se fait l’écho de leurs préoccupations et porte leurs aspirations. J’ai vu le Québec changer et été témoin de progrès autrefois presque inimaginables. J’ai aussi appris que les avancées sociales ne sont jamais définitivement acquises.
Vous avez exprimé votre volonté de gouverner pour l’ensemble des Québécoises et des Québécois. J’accueille cet engagement avec ouverture et espoir. Je souhaite qu’il se traduise dans vos décisions, notamment à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas voté pour vous, ne partagent pas vos convictions ou que certaines de vos déclarations ont pu inquiéter. Devenir premier ministre, c’est aussi gouverner une population dans toute sa diversité.
Je suis conscient des défis qui vous attendent. La hausse du coût de la vie, l’accès au logement, les problèmes du système de santé, l’avenir de l’éducation et les préoccupations économiques pèsent sur le quotidien de nombreuses familles. Les personnes LGBTQ+ partagent ces inquiétudes. Elles aussi cherchent un logement abordable, attendent des soins, élèvent des enfants, vieillissent et s’interrogent sur leur avenir. Le Québec est attaché à sa langue et à sa culture, mais il est aussi composé de personnes aux origines, aux parcours, aux croyances, aux orientations sexuelles et aux identités de genre multiples. Cette diversité fait partie de notre identité collective et l’enrichit. La protection du français et l’avenir de notre culture occupent une place importante dans votre projet politique. Ce sont des préoccupations que nous partageons. Je crois qu’il est possible de défendre une identité collective forte sans que certaines personnes se sentent exclues. La nomination de Pascal Bérubé, un parlementaire d’expérience, à la Culture, au Patrimoine, aux Communications et à la Langue française témoigne de l’importance accordée à ces dossiers.
Au fil des décennies, notre société a su reconnaître les couples de même sexe, protéger leurs familles, combattre la discrimination et faire progresser les droits des personnes trans. Le Parti québécois a participé à plusieurs de ces avancées, se trouvant même à l’avant-plan de certains changements. C’est un héritage dont votre gouvernement peut assurer la continuité.
Certaines de vos déclarations et positions concernant les personnes trans et non binaires suscitent toutefois de réelles appréhensions. Je trouve regrettable que, dans le climat actuel, on en vienne parfois à remettre en question jusqu’à la légitimité de leur existence. On peut débattre des politiques publiques, mais l’existence et la dignité des personnes ne devraient jamais être matière à débat.
Les discussions sur l’identité de genre, les espaces non mixtes ou l’éducation à la sexualité touchent directement des jeunes qui cherchent leur place, des parents qui souhaitent le bonheur de leurs enfants et des adultes qui veulent simplement vivre dignement, travailler, aimer et participer à la société. Ces personnes ne demandent pas un traitement privilégié, mais les mêmes protections et possibilités que les autres. La nomination de Marie-Claude Sarrazin à la Justice, avec la responsabilité de la lutte contre la discrimination envers les personnes LGBTQ+, est un signal que je souhaite accueillir positivement. Nos communautés auront une interlocutrice désignée au gouvernement. J’espère qu’elle saura établir un dialogue constructif avec les organismes et les personnes concernées, et que son mandat se traduira par des mesures concrètes.
Je vous demande d’écouter les organismes communautaires, les professionnels de la santé, les chercheurs, les familles et, surtout, les personnes directement touchées par vos décisions. De privilégier les faits et les connaissances plutôt que les perceptions alimentées par les débats publics. Nous observons ailleurs dans le monde, mais aussi chez nous, une polarisation croissante autour de la diversité sexuelle et de genre. J’espère que le Québec saura éviter cette voie.
Je souhaite également que votre gouvernement reconnaisse le travail des organismes LGBTQ+ et poursuive et renforce, son soutien financier. Depuis des décennies, ils interviennent auprès des jeunes, des personnes isolées, des aînés, des familles, des personnes vivant avec le VIH et des victimes de discrimination ou de violence. Leur connaissance du terrain est indispensable. Les responsabilités confiées à Marie-Karlynn Laflamme en Santé et à Camille Pellerin-Forget en Santé mentale et Services sociaux seront particulièrement importantes pour plusieurs de ces organismes.
Je pense aussi à l’avenir du Village de Montréal, un quartier important dans l’histoire de nos communautés. L’itinérance, la sécurité et la cohabitation appellent des réponses respectueuses de la dignité des personnes en situation de précarité comme des besoins des résidents, des commerçants et des organismes. Votre décision d’assumer personnellement la responsabilité de la lutte contre l’itinérance mérite d’être saluée. Elle témoigne de l’importance que vous accordez à un problème qui dépasse largement le Village. J’espère que cet engagement permettra de mieux coordonner les interventions en matière de logement, de santé mentale, de dépendances et de services sociaux. La crise du logement, qui frappe particulièrement les jeunes, les aînés, les personnes seules et les ménages à faible revenu, exige aussi des réponses durables.
À travers Fugues, nous continuerons à informer, à questionner, à donner la parole, à célébrer et —lorsque nécessaire — à critiquer les décisions de votre gouvernement. C’est notre responsabilité journalistique. Nous saurons aussi reconnaître les initiatives qui contribueront au mieux-être de nos communautés et de l’ensemble de la population. Je ne m’attends pas à ce que votre gouvernement et nos communautés soient toujours d’accord. Mais je crois au dialogue, même lorsque les points de vue divergent. Un gouvernement se juge sur ses actes et ses réalisations, mais aussi sur sa capacité à respecter les droits de celles et ceux qui ne partagent pas ses convictions. Je souhaite sincèrement que votre gouvernement réussisse à faire avancer le Québec. Et j’espère que, dans le Québec que vous souhaitez bâtir, chacune et chacun pourra continuer à se sentir pleinement chez soi.