Il suffit parfois d’un mot pour rouvrir une vieille fracture. Aux États-Unis, une chronique publiée cet été dans le New York Times par Matthew Vines, sous le titre sans équivoque I’m Gay, Not Queer. It Matters, a relancé un débat que l’on pourrait croire essentiellement sémantique : faut-il parler de personnes gaies ou queer? Derrière cette querelle de vocabulaire se cachent pourtant des questions sur l’identité, les générations, la politique et même sur ce qui constitue aujourd’hui «la communauté». Le débat mérite aussi d’être posé au Québec et au Canada, mais probablement autrement.
Pendant longtemps, «gai» a été ici un mot de conquête. Il fallait imposer ce terme dans l’espace public, sortir l’homosexualité du vocabulaire médical, religieux ou judiciaire et revendiquer le droit de se définir soi-même. Des générations d’hommes — et de femmes —ont appris à dire «je suis gai(e)» alors que cette affirmation pouvait encore entraîner le rejet familial, la discrimination, la perte d’un emploi ou la violence. Le mot porte donc une histoire. Et on comprend que certaines personnes, particulièrement parmi celles qui ont vécu les luttes des années 1970, 1980 et 1990, ne ressentent aucun besoin de l’abandonner.
Le mot « queer » possède lui aussi son histoire. Insulte en anglais avant d’être récupérée et revendiquée, l’appellation s’est progressivement imposée dans les milieux militants, universitaires et culturels. Au Québec francophone, son parcours est toutefois particulier : contrairement aux États-Unis et au Canada anglais, la plupart des francophones n’ont jamais été traités de «queer» dans une cour d’école. Le mot nous est donc arrivé, débarrassé de cette charge personnelle, même si nous connaissions son histoire. Il a aussi comblé un besoin. Parce que nos communautés ne sont plus définies seulement par l’homosexualité. Des personnes bisexuelles, trans, non binaires ou dont la sexualité et le genre échappent aux catégories traditionnelles ont gagné une visibilité qu’elles n’avaient pas auparavant. Pour plusieurs, «queer» offre justement un espace suffisamment vaste pour ne pas avoir à choisir une case trop précise. Et il y a là quelque chose de précieux. Mais cela ne signifie pas pour autant que tout le monde soit queer.
À force de chercher le mot le plus inclusif possible, ne risquons-nous pas parfois de remplacer une étiquette collective par une autre? Dire d’un homme qui se définit comme gai qu’il est «queer» au nom de l’inclusivité n’est pas nécessairement plus respectueux que de qualifier de «gai» quelqu’un qui se définit comme queer. L’autodétermination devrait fonctionner dans les deux sens.
Cette question prend une dimension particulière au Québec et au Canada, où le vocabulaire communautaire s’est transformé rapidement. Nous sommes passés de «gai et lesbienne» à LGBT, puis LGBTQ, LGBTQ+, LGBTQ2S+, 2SLGBTQIA+ ou 2ELGBTQIA+ et d’autres variantes. Au Canada, l’ajout de «2S» ou «2E» et sa présence au début de certains acronymes cherchent notamment à reconnaître les réalités bispirituelles des Premières Nations et leur existence bien avant la colonisation. Chaque ajout raconte donc une histoire et cherche souvent à corriger une invisibilisation réelle. Mais un acronyme peut-il, à lui seul, créer un sentiment d’appartenance? Un homme gai de 70 ans, une adolescente trans, une femme bisexuelle de 35 ans, une personne bispirituelle crie et un jeune Montréalais non binaire peuvent tous être regroupés sous le parapluie 2ELGBTQIA+. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils vivent les mêmes réalités, qu’ils subissent les mêmes discriminations ni même qu’ils se considèrent comme membres d’une seule et même communauté.
Nous parlons constamment de « la communauté LGBTQ+ », au singulier, alors qu’il serait plus juste de parler des communautés LGBTQ+. Nous partageons certaines batailles et une histoire faite d’alliances, mais nos expériences ne sont pas interchangeables.
Il serait également trop facile de transformer cette discussion en conflit générationnel : les vieux seraient «gais», les jeunes seraient «queer». La réalité est infiniment plus complexe. Des militants de longue date revendiquent fièrement le terme queer, tandis que de jeunes hommes se définissent tout simplement comme gais. Certaines lesbiennes tiennent profondément au mot «lesbienne», précisément parce qu’elles craignent que leur réalité particulière disparaisse derrière des appellations de plus en plus larges. Ces résistances ne devraient pas automatiquement être interprétées comme un refus de l’inclusion. Inversement, l’apparition de nouvelles identités ne constitue pas une menace envers celles qui existaient auparavant. On peut être gai sans être queer. Queer sans être gai. Trans et hétérosexuel. Bisexuel sans se reconnaître dans le mot queer. Les mots peuvent se chevaucher sans devenir synonymes.
Le danger serait de transformer notre vocabulaire en test idéologique : être suffisamment progressiste signifierait employer tel mot, tandis qu’en utiliser un autre révélerait nécessairement une vision dépassée. Ce serait oublier la raison même pour laquelle tant de personnes se sont battues afin que nous puissions nous nommer nous-mêmes.
Aux États-Unis, cette discussion survient par ailleurs dans un contexte où les droits LGBTQ+ sont devenus l’un des champs de bataille d’une polarisation politique extrêmement forte. Dans son article, Vines suggère notamment qu’une distinction entre homosexualité et identité queer pourrait contribuer à préserver certains acquis des personnes gaies et lesbiennes. Ses détracteurs y voient plutôt une tentative de séparer les personnes gaies et lesbiennes des personnes trans et queer au moment même où ces dernières sont particulièrement ciblées.
Cette logique mérite d’être examinée avec prudence au Canada. Nos institutions et notre histoire politique sont différentes, mais nous ne sommes pas immunisés contre les mêmes tensions. Les débats entourant l’identité de genre, les personnes trans, l’éducation sexuelle ou les activités de drag ont démontré que certains droits que nous pensions solidement établis peuvent redevenir des sujets de confrontation politique. Dans ce contexte, tracer une frontière entre les personnes LGBTQ+ jugées «acceptables» parce qu’elles souhaitent simplement vivre une vie semblable à celle de la majorité et celles qui remettraient davantage en question les normes sociales serait dangereux. Mais considérer toute personne gaie ou lesbienne comme nécessairement queer, militante ou engagée dans une remise en question politique de la société le serait également. Après tout, l’égalité que nous avons revendiquée comprend aussi le droit d’être ordinaire.
On peut vouloir se marier, avoir des enfants, acheter un bungalow en banlieue, sans trahir des décennies de luttes LGBTQ+. Comme on peut remettre radicalement en question les normes de genre, la famille traditionnelle ou certaines structures sociales sans menacer le couple gai qui habite le bungalow voisin ou la ville voisine. Une communauté mature devrait pouvoir contenir plusieurs réalités.
Depuis plus de quatre décennies, Fugues a lui-même été témoin de cette évolution du vocabulaire et des identités. Les mots utilisés dans nos pages en 1984 ne sont évidemment plus exactement ceux de 2026. Certains sont moins utilisés, d’autres sont apparus, quelques-uns ont changé de sens. C’est normal : une langue vivante évolue avec les personnes qui la parlent.
Peut-être devrions-nous donc résister à la recherche du mot définitif qui réussirait enfin à tous nous englober. Il n’existe probablement pas. Les mots «Gai», «lesbienne», «bi», «trans», «queer», «bispirituel», «non binaire» permettent à certaines personnes de dire quelque chose de précis sur elles-mêmes. LGBTQ+ demeure utile lorsqu’il faut parler collectivement de nos réalités. «Queer» peut être formidable lorsqu’il est revendiqué par ceux et celles qui s’y reconnaissent. Mais aucun de ces termes ne devrait effacer les autres. Car derrière cette bataille de mots se trouve finalement un principe beaucoup plus simple : après avoir passé des décennies à refuser que les autres décident qui nous sommes, nous devrions peut-être commencer par nous accorder entre nous le même privilège. Celui de nous nommer nous-mêmes.

