Du 15 octobre au 15 novembre, Arsenal art contemporain accueille la huitième Biennale ELEKTRA, consacrée cette année aux rencontres entre création artistique et univers du jeu vidéo. Sous le thème F(R)ICTION : art et jeux, l’exposition rassemble 35 œuvres d’artistes d’ici et d’ailleurs, invitant le public à jouer, expérimenter et découvrir de nouvelles façons de raconter des histoires. Une place importante est accordée aux créations qui interrogent les identités, les sexualités et les conventions sociales.
Longtemps associé principalement au divertissement, le jeu vidéo s’est progressivement imposé comme un moyen d’expression artistique à part entière. Ses possibilités narratives, ses environnements immersifs et ses mécanismes interactifs permettent aujourd’hui d’explorer des questions aussi diverses que l’identité, les rapports sociaux, la mémoire, la sexualité ou notre relation aux technologies.
C’est cette rencontre entre deux univers que propose d’explorer la Biennale ELEKTRA. Présentée sous le commissariat de Lynn Hughes et Ida Toft, l’exposition réunit des artistes de différentes générations et origines, dont Anna Anthropy, Afrane Makof, Ayoung Kim, Danielle Brathwaite-Shirley, Davey Wreden, Leo Castañeda, Maize Longboat, Mélanie Courtinat et Suzanne Treister.
Leurs démarches témoignent de la diversité des pratiques qui se développent à la croisée de l’art contemporain et du jeu vidéo indépendant. Certaines œuvres privilégient l’expérimentation visuelle, d’autres proposent des expériences narratives ou interrogent les conventions habituelles du jeu. Le public n’est plus simplement spectateur : il devient participant, parfois même acteur de l’œuvre.
Quand le jeu vidéo devient un espace d’expression queer
Parmi les artistes associés à cette édition, plusieurs ont contribué à transformer le jeu vidéo en un espace d’expression pour les personnes LGBTQ+, en abordant des réalités longtemps absentes des productions commerciales.
C’est notamment le cas de Dietrich « Squinky » Squinkifer, designer de jeux transmasculin non binaire établi à Montréal, dont les créations explorent les identités de genre, les relations humaines et les attentes sociales avec un humour souvent décalé.

Son jeu Dominique Pamplemousse in « It’s All Over Once the Fat Lady Sings! », lancé en 2013, prend la forme d’une aventure policière musicale réalisée en animation image par image. On y suit un personnage détective dont le genre demeure volontairement ambigu, engagé dans une enquête qui multiplie les situations absurdes et les réflexions sur l’identité. Avec Mx. Dressup, Squinky s’intéresse plutôt aux vêtements et à l’apparence comme moyens d’expression de soi, en proposant un jeu d’habillage qui échappe aux catégories traditionnelles du masculin et du féminin.
Dans un registre beaucoup plus provocateur, le créateur Robert Yang s’est fait connaître grâce à des jeux explicitement homoérotiques qui abordent le désir masculin, la drague, les rapports de pouvoir et le consentement. Ses créations détournent les mécanismes habituels du jeu vidéo pour placer les corps et les sexualités gaies au centre de l’expérience.
Dans Rinse and Repeat, par exemple, le joueur se retrouve dans une douche collective où il doit laver le dos d’un homme musclé, une situation qui joue autant sur le désir que sur les codes de la masculinité. Avec Hurt Me Plenty, Yang explore les rapports de domination et de soumission, en faisant du consentement et du respect des limites une composante essentielle de l’interaction. Ses jeux, souvent teintés d’humour et d’ironie, ont contribué à ouvrir de nouvelles possibilités de représentation des sexualités gaies dans un univers vidéoludique longtemps dominé par des modèles hétérosexuels.

La programmation compte également Anna Anthropy, créatrice américaine trans et figure importante du jeu vidéo indépendant. Elle défend depuis longtemps une conception du jeu comme moyen d’expression personnelle, accessible à des personnes qui ne possèdent pas nécessairement les ressources des grands studios. Son travail a notamment contribué à faire reconnaître la valeur artistique de jeux abordant des expériences queer et des réalités marginalisées.

Autre artiste marquante, Danielle Brathwaite-Shirley, artiste britannique, utilise les jeux interactifs pour explorer les expériences et la mémoire des personnes trans noires. Ses œuvres invitent souvent les participants à prendre position, à faire des choix et à réfléchir à leur propre rôle dans les systèmes d’exclusion ou de solidarité. L’interactivité devient ainsi un moyen d’aborder des questions sociales et politiques qui dépassent largement le cadre du divertissement. Ces démarches illustrent une transformation importante du jeu vidéo indépendant : plutôt que de reproduire les modèles dominants de l’industrie, certains artistes en détournent les codes pour raconter d’autres histoires, explorer des identités multiples et proposer des expériences qui ne cherchent pas nécessairement à récompenser la performance ou la compétition.
Une exposition à découvrir en plusieurs visites
Avec ses 35 œuvres-jeux représentant plus d’une centaine d’heures d’expérimentation, F(R)ICTION : art et jeux ne se prête pas nécessairement à une visite unique. Les organisateurs ont donc prévu une formule permettant aux visiteurs de revenir gratuitement, autant de fois qu’ils le souhaitent, sur présentation de leur billet initial et selon les places disponibles.
L’exposition comprend également une bibliothèque temporaire consacrée aux arts médiatiques québécois. Aménagée comme un espace de consultation et de détente, elle rassemble une importante sélection d’archives et de publications retraçant l’évolution de ces pratiques artistiques au Québec. Une section spéciale propose une trentaine d’ouvrages consacrés au jeu vidéo artistique et indépendant.
Réalisée en collaboration avec Artexte et Archive Neural, cette bibliothèque est placée sous le commissariat de Nathalie Bachand et Alessandro Ludovico.
Des rencontres et des ateliers pour prolonger l’expérience
Plusieurs activités permettront au public de rencontrer des artistes et d’approfondir sa connaissance de la création vidéoludique.
Le samedi 17 octobre, de 15 h à 19 h, une rencontre gratuite réunira des artistes autour de discussions et de séances de jeu en direct. Le 24 octobre, l’atelier Récits en 8 bits avec Vanny proposera une initiation à la conception de jeux.
Le 26 octobre, une conférence présentée au 4th Space de l’Université Concordia abordera une question particulièrement actuelle : quelle place reste-t-il à la créativité humaine lorsque les agents d’intelligence artificielle peuvent eux-mêmes créer, tester et modifier des œuvres?
Enfin, le 7 novembre, un atelier animé par Lee Wilkins permettra d’explorer les liens entre jeux et énergie solaire.
Deux expositions complémentaires à Montréal
La Biennale déborde également des murs de l’Arsenal avec deux propositions présentées dans d’autres lieux montréalais.
À la Galerie ELEKTRA, l’exposition Tout guérit, même ça, présentée jusqu’au 12 décembre, rassemble les créations de Kikiyama, Nathalie Lawhead, également connue sous le nom d’Alienmelon, et Ahreum Lee. Leurs œuvres explorent les dimensions parfois inquiétantes ou absurdes du jeu vidéo, en abordant notamment l’angoisse personnelle, les préoccupations sociales et les sensations d’horreur.
Le titre de l’exposition s’inspire du jeu Everything is Going to Be Ok, de Nathalie Lawhead, une œuvre qui détourne les conventions vidéoludiques pour aborder avec humour et étrangeté des expériences émotionnelles complexes.
De son côté, Lux Æterna, présentée à l’hôtel SonoLux du Vieux-Montréal du 16 octobre au 1er avril 2027, s’intéresse à la lumière et à la couleur comme matières premières de la création. Réunissant Matthew Biederman, Baron Lanteigne, Sabrina Ratté, Inhwa Yeom et Alain Thibault, l’exposition propose des œuvres qui explorent les liens entre nature, science, technologies et perception.
Avec cette huitième édition, ELEKTRA poursuit son travail de rapprochement entre les arts contemporains et les nouvelles technologies. F(R)ICTION : art et jeux rappelle que le jeu vidéo peut être bien davantage qu’un loisir : un espace de création, de réflexion et d’expérimentation où se développent de nouvelles manières de voir le monde. Pour plusieurs artistes queer, il constitue aussi un territoire de liberté permettant de représenter des corps, des identités et des désirs encore trop rarement présents dans les productions destinées au grand public.
8e Biennale ELEKTRA — F(R)ICTION : art et jeux
Du 15 octobre au 15 novembre 2026
Arsenal art contemporain
2020, rue William, Montréal
Métro Georges-Vanier
Heures d’ouverture : du mercredi au vendredi, de 11 h à 21 h; samedi et dimanche, de 11 h à 19 h.
Tarifs : 25 $ (admission générale), 18 $ (étudiants et 65 ans et plus), 12 $ (11 à 16 ans). Gratuit pour les enfants de 11 ans et moins.
Le billet permet de revenir gratuitement pendant toute la durée de l’exposition, selon les places disponibles.
Expositions parallèles :
Tout guérit, même ça — Galerie ELEKTRA, 5445, avenue de Gaspé, local 104. Entrée libre.
Lux Æterna — Hôtel SonoLux, 225, rue Saint-Jacques. Entrée libre.
Informations : www.elektramontreal.ca

