Les hommes gais seraient-ils plus enclins que les lesbiennes à voter pour l’extrême droite ? C’est ce qu’a affirmé la militante féministe française Alice Coffin, provoquant une controverse à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Mais les résultats d’un sondage réalisé par l’Ifop pour le magazine LGBTQ+ têtu· ne lui donnent pas raison.
En France, la progression de l’extrême droite touche également une partie de la population LGBTQ+, une réalité qui suscite des tensions dans les milieux militants.
La controverse a été relancée par Alice Coffin, militante lesbienne, ancienne journaliste et ex-conseillère municipale écologiste à Paris. Connue notamment pour son livre Le Génie lesbien, elle participait récemment au festival littéraire des Bibliothèques idéales, à Strasbourg, pour y présenter son nouvel ouvrage, Le camp du bien.
Interrogée par le compte Instagram SimiliQueer sur les intentions de vote des personnes LGBTQ+ à la présidentielle de 2027, elle a affirmé que l’attrait pour l’extrême droite concernait principalement les hommes gais.
« Les LGBT qui vont voter à l’extrême droite, c’est surtout les G », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : « Désolée les gays, mais il va falloir prendre vos responsabilités car ce n’est pas tout à fait comme ça dans la communauté lesbienne. »
Elle faisait référence à un sondage réalisé en février 2026 par l’institut Ifop pour têtu·, selon lequel 32 % des personnes LGBTQ+ ayant exprimé une intention de vote envisageaient de soutenir un candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle de 2027.
Des chiffres qui contredisent ses propos
Dans un article publié le 5 novembre, le journaliste Romain Siraut, de têtu·, reprend les données du sondage pour vérifier les affirmations de la militante.
Dans le scénario étudié, Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), le principal parti d’extrême droite français, recueille 25 % des intentions de vote chez les hommes gais, contre 37 % chez les lesbiennes. Éric Zemmour, autre figure de l’extrême droite, obtient 4 % chez les premiers, mais aucun soutien mesuré chez les secondes.
Au total, les intentions de vote pour l’extrême droite atteignent donc 29 % chez les hommes gais et 37 % chez les lesbiennes.
Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence. Pour constituer son échantillon de 1 137 personnes LGBTQ+, l’Ifop a interrogé 10 196 adultes français. Parmi les répondants LGBTQ+, on ne comptait que 214 hommes gais et 78 lesbiennes, avant même de retenir uniquement les personnes ayant exprimé une intention de vote. Avec des groupes aussi petits, les pourcentages peuvent varier considérablement.
En élargissant la comparaison aux hommes gais et bisexuels d’un côté, et aux femmes lesbiennes et bisexuelles de l’autre, têtu· obtient des résultats presque identiques : respectivement 27 % et 26 % d’intentions de vote pour l’extrême droite.
Une tendance déjà présente en 2022
Une précédente enquête de l’Ifop pour têtu·, réalisée avant la présidentielle de 2022, montrait déjà un soutien notable à l’extrême droite parmi les électeurs LGBTQ+.
Marine Le Pen obtenait alors 16 % des intentions de vote chez les hommes gais et 21 % chez les lesbiennes. Éric Zemmour attirait davantage les premiers : 14 %, contre 3 % chez les secondes. En additionnant les différentes candidatures d’extrême droite, on arrivait à 31 % chez les hommes gais et 27 % chez les lesbiennes.
Quatre ans plus tard, les intentions de vote pour le seul Rassemblement national progressent dans les deux groupes, particulièrement chez les lesbiennes, passant de 21 % à 37 %, contre une hausse de 16 % à 25 % chez les hommes gais. Ces variations restent toutefois à considérer avec prudence, compte tenu de la taille des échantillons.
Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus générale de l’électorat français. Longtemps davantage masculin, le vote pour le Rassemblement national attire désormais autant les femmes que les hommes. Des travaux publiés en 2025 par les chercheuses Anja Durovic, Nonna Mayer et Noémie Piolat montrent notamment qu’aucune différence statistiquement significative ne séparait les deux groupes lors du premier tour des élections législatives de 2024.
Pourquoi des personnes LGBTQ+ votent-elles pour l’extrême droite ?
Le Rassemblement national est l’héritier du Front national, une formation historiquement opposée à plusieurs revendications LGBTQ+. Des représentants du parti ont notamment combattu la légalisation du mariage entre personnes de même sexe, adoptée en France en 2013, et ses positions demeurent conservatrices sur les droits des personnes trans.
Pourtant, l’orientation sexuelle ne détermine pas à elle seule les convictions politiques. Certains électeurs gais ou lesbiennes peuvent accorder davantage d’importance à l’immigration, à la sécurité, au coût de la vie ou à la fiscalité qu’aux positions d’un parti sur les droits LGBTQ+.
Le Rassemblement national a également travaillé à modifier son image. Sous Marine Le Pen, puis Jordan Bardella, il a atténué certains discours ouvertement hostiles aux personnes homosexuelles. Le parti cherche aussi à se présenter comme un défenseur des femmes et des personnes gaies face à l’islamisme, en associant les questions de sécurité, d’immigration et de droits individuels. Une stratégie dénoncée par plusieurs organisations LGBTQ+ françaises.
Le sondage ne permet toutefois pas de déterminer les motivations précises des électeurs interrogés.
Une polémique qui révèle des tensions communautaires
Les propos d’Alice Coffin s’inscrivent dans des débats plus anciens sur la place des hommes gais dans les organisations et les instances de représentation LGBTQ+. Certaines militantes lesbiennes dénoncent depuis longtemps leur prédominance, parfois au détriment des réalités vécues par les femmes.
Ces critiques sur les rapports de pouvoir et la représentation ne signifient cependant pas que les lesbiennes constituent un groupe politiquement homogène, pas plus que les hommes gais.
C’est ce que rappelle la mise au point de têtu·. Les données disponibles ne permettent pas de désigner les hommes gais comme les principaux responsables du soutien à l’extrême droite au sein des communautés LGBTQ+.
À l’approche de la présidentielle française de 2027, le fait qu’environ une personne LGBTQ+ sur trois ayant exprimé une préférence électorale envisage de soutenir un candidat d’extrême droite soulève une question autrement plus importante : pourquoi ces formations politiques trouvent-elles un écho auprès d’une partie de la population dont elles ont historiquement combattu les droits ?
Sources: Romain Siraut, « Vote LGBT : non, les lesbiennes ne sont pas moins tentées que les gays par le RN », têtu·, 5 novembre 2026. Enquêtes Ifop pour têtu·, 2022 et 2026.