Mercredi, 30 septembre 2026
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    Image+nation 39, le cinéma queer dans tous ses états

    Du désir incandescent d’un thriller néon au silence des Rocheuses, de la mémoire lesbienne du Paris de l’entre-deux-guerres aux terrains de soccer foulés par Megan Rapinoe, la première vague de films dévoilée par image+nation donne déjà le ton : pour sa 39e édition, le plus ancien festival de cinéma LGBTQ+ au Canada entend une fois encore rappeler qu’il n’existe pas une seule façon de raconter nos histoires. Du 19 au 29 novembre, le festival sera de retour en salles et en ligne, avec une programmation dont voici un tout premier avant-goût. Et ce n’est véritablement qu’un début…

    Depuis près de quatre décennies, Fugues accompagne image+nation. Autant dire que nous avons vu évoluer avec lui le cinéma LGBTQ+, mais également les mots, les identités et les préoccupations qui traversent nos communautés. Nos réalités habitent la comédie, le drame, le documentaire, le film d’horreur, le thriller érotique, le cinéma sportif et une multitude d’œuvres qui abordent nos expériences sous des angles de plus en plus diversifiés. Cette richesse se retrouve déjà dans les premiers titres que le festival nous permet de dévoiler pour le numéro d’octobre.

    Les huit films dont on vous parle ne constituent qu’un premier aperçu de la 39e édition, mais cette première sélection témoigne déjà de l’extraordinaire diversité du cinéma LGBTQ+ contemporain. Deux axes de la programmation 2026 peuvent d’ailleurs être annoncés : la QUEER HORREUR, qui explore la relation ancienne et particulièrement féconde entre nos communautés et le cinéma d’horreur, ainsi que «Comment on joue la partie : QUEER dans les SPORTS», consacré aux rapports entre sport, identités LGBTQ+, corps, compétition et affirmation de soi.


    OUR EFFED UP WORLD — Alice Maio Mackay fait encore exploser le cinéma queer
    À seulement 21 ans, Alice Maio Mackay en était déjà, avec Our Effed Up World, à son 
    septième long métrage (oui, vous avez bien lu). Une cadence presque invraisemblable, mais parfaitement cohérente avec une cinéaste trans australienne qui s’est imposée en quelques années comme l’une des voix les plus singulières du cinéma d’horreur queer indépendant. Cette fois, elle lève les yeux vers les étoiles. Sheri (Sara Thompson, One of Us Is Lying) a toujours eu peur du cosmos — et particulièrement des météorites —, ce qui est assez ironique puisque son père étudie justement les étoiles. Elle commence pourtant à trouver une forme de réconfort dans l’immensité du ciel lorsqu’elle est frappée par la mort de sa grand-mère. Incapable de véritablement composer avec son deuil, Sheri oscille entre apathie et colère et se réfugie auprès de sa bande d’amis cinéphiles. Puis arrivent d’étranges rêves, une pluie de météores et plusieurs disparitions.

    Quelque chose est tombé du ciel et semble animé d’un appétit pour le moins inquiétant. Mackay mélange science-fiction, horreur, comédie, deuil et culture queer dans un film qui assume pleinement ses racines de série B. Cette façon de s’emparer des genres populaires pour y installer naturellement des personnages trans et queer est devenue sa signature. So Vam explorait les vampires; T Blockers transformait l’invasion parasitaire en terrain de jeu trans; Satranic Panic réunissait une drag queen trans et sa meilleure amie dans un road movie démoniaque; Carnage for Christmas revisitait le slasher; et The Serpent’s Skin  poursuivait cette hybridation entre horreur et expériences queer. Il faut toutefois noter une évolution intéressante.

    Dans Our Effed Up World, la transidentité n’est pas nécessairement le moteur explicite du récit comme elle pouvait l’être dans certains de ses films précédents. Le geste queer consiste aussi à laisser ces personnages simplement exister au centre d’un film de science-fiction, sans devoir constamment expliquer ou justifier leur identité. La communauté et la famille choisie demeurent néanmoins au cœur de l’histoire. Le film réunit d’ailleurs une véritable petite galaxie du cinéma queer contemporain : Jack Haven, remarqué dans I Saw the TV Glow; Leela Varghese, de Lesbian Space Princess; Brandon Flynn; Tommy Dorfman; Annapurna Sriram et Jess McLeod. Plus significatif encore, Jane Schoenbrun, cinéaste derrière I Saw the TV Glow, agit à la production. Ce réseau de collaborations donne au projet l’allure d’une réunion de famille du nouveau cinéma queer de genre. Sous ses dehors de petite folie extraterrestre punk et colorée, Our Effed Up World raconte finalement quelque chose de très simple : une jeune femme endeuillée retrouve une raison de se battre grâce à la famille qu’elle s’est choisie. Quitte, pour y parvenir, à devoir botter quelques derrières extraterrestres.

    Caroline Lavigne [email protected]


    BODY BLOW — Le film noir sort du placard
    Il y a quelque chose de délicieusement rétro dans Body Blow, mais certainement rien de sage. Le cinéaste australien Dean Francis plonge dans le film noir et le thriller érotique des années 1980 et 1990 pour en détourner joyeusement les codes : ici, la tension homoérotique qui demeurait autrefois sous-jacente éclate au grand jour, entre bars gais, lieux de drague, sexe, violence, drogue et néons de l’Oxford Street de Sydney. Aiden (Tim Pocock) est un jeune policier gai dont la carrière dérape en raison d’une dépendance au sexe et d’allégations d’inconduite sexuelle. Muté dans un quartier où se concentrent clubs, saunas et établissements queer, il rencontre Cody (Tom Rodgers), séduisant barman qui travaille également comme escorte. Ce qui devait être une aventure sans lendemain entraîne rapidement Aiden dans un univers criminel dominé par Fat Frankie, une impitoyable drag queen mafieuse incarnée par Paul Capsis. Drogue, fusillades, braquage et trahisons s’enchaînent tandis qu’Aiden tente de comprendre jusqu’où il est prêt à aller pour Cody — et pour lui-même.

    Mais derrière les plaisirs volontairement excessifs du thriller se cache une tension profondément queer. Francis explique avoir imaginé le personnage après avoir rencontré des policiers gais et s’être interrogé sur ce que signifiait appartenir simultanément à la police et à une communauté ayant subi pendant des décennies la violence et la répression policières. Cette contradiction nourrit Aiden : policier, gai, obsédé par le contrôle de son propre désir et incapable de réconcilier complètement ces différentes facettes de lui-même. Visuellement, Dean Francis revendique les influences de Brian De Palma, Paul Verhoeven, Abel Ferrara et du cinéma de Gregg Araki. Il emprunte au film noir sa galerie de personnages ambigus et son héros compromis, mais remplace surtout la traditionnelle femme fatale par un homme : Cody devient l’« homme fatal », objet de désir qui fait vaciller le protagoniste.

    Francis revendique également le droit de sortir les personnages LGBTQ+ de la représentation exemplaire dans laquelle le cinéma les a longtemps enfermés. Ses personnages peuvent être gais et généreux, mais également manipulateurs, violents, sexuels, moralement douteux ou carrément criminels. Autrement dit, ils ont enfin le droit à toute l’étendue de l’expérience humaine. Le film s’inscrit naturellement dans le parcours de Francis. Son précédent long métrage, Drown (2015), explorait déjà la masculinité australienne à travers un champion de sauvetage côtier dont l’homophobie, la jalousie et l’attirance refoulée pour un rival gai conduisaient à la violence. Body Blow apparaît presque comme son prolongement flamboyant : même interrogation sur le désir masculin et les injonctions à la virilité, mais cette fois enveloppée dans les couleurs criardes et les plaisirs coupables du thriller érotique.

    Yves Lafontaine [email protected]


    ON THE SEA — Le désir au milieu des hommes et de la mer
    Jack a construit toute sa vie autour de certitudes. Il vit dans une petite communauté de pêcheurs du nord du pays de Galles, récolte des moules, est marié à Maggie et s’attend à ce que son fils Tom poursuive un jour le métier familial. Puis Daniel arrive. Charismatique, libre et étranger aux règles tacites de cette communauté masculine, le nouveau matelot fait remonter à la surface un désir pour les hommes que Jack a passé des décennies à enfouir.

    On the Sea est donc très clairement une histoire d’amour gaie, mais Helen Walsh l’inscrit dans une réflexion plus vaste sur ce que signifie avoir construit toute une existence dans le placard. Lorsque l’attirance entre Jack et Daniel se transforme en liaison, ce n’est pas seulement son mariage qui vacille : c’est toute l’identité hétérosexuelle que Jack s’est fabriquée pour pouvoir appartenir à sa famille, à son métier et à sa communauté.

    Walsh a expliqué s’être librement inspirée de l’histoire réelle d’un père de famille sorti du placard contre son gré à l’âge adulte, puis rejeté par sa famille et sa communauté. Pour la cinéaste, Jack appartient à une génération pour laquelle vivre ouvertement son homosexualité dans un petit milieu rural aurait été pratiquement inimaginable. Il a grandi, de surcroît, sous l’ombre de la Section 28, cette législation britannique qui a contribué pendant des années à rendre les réalités homosexuelles presque indicibles dans l’espace éducatif et public. Avant et pendant le tournage, Walsh a d’ailleurs rencontré des personnes queer de la région afin de mieux comprendre ce que signifiait y grandir et y vivre lorsqu’on ne correspondait pas à la norme hétérosexuelle.

    La mer et le paysage ne sont donc pas de simples décors. La beauté sauvage et l’isolement de la côte deviennent le prolongement de l’état intérieur de Jack : un homme physiquement robuste, entouré d’autres hommes, mais émotionnellement prisonnier du rôle qu’il a appris à jouer. Barry Ward prête à Jack une présence contenue, tandis que Lorne MacFadyen incarne le brûlant Daniel. Avec On the Sea, Walsh ne raconte pas seulement un amour entre deux hommes, mais le prix que peut exiger une vie entière passée à dissimuler qui l’on est.

    Yves Lafontaine [email protected]


    PARIS WAS A WOMAN — Quand Paris appartenait aussi aux femmes
    La ville de Paris attire les muses et leurs créateurs, les maîtresses et leurs amants — et amantes —, et la Ville Lumière a souvent été comparée à une femme, elle-même lieu fécond de création. Telle est la prémisse de ce film coécrit par Andrea Weiss et réalisé par Greta Schiller (Before Stonewall, 1984). À l’occasion du 30e anniversaire de cet important film d’archives, Zeitgeist Films, en association avec Kino Lorber, propose une version restaurée en 4K qui sera projetée dans diverses villes du monde dès octobre, en passant notamment par le festival image+nation à Montréal. Une occasion unique d’en apprendre davantage sur des artistes, écrivaines, photographes et créatrices qui se sont installées à Paris entre les deux guerres.

    Peu importe leur langue ou leur origine, elles se sont attachées à la France; certaines ont développé une culture d’expatriées et la plupart chérissaient un mode de vie bien différent de celui qu’elles avaient laissé derrière elles, puisque Paris devenait le lieu de tous les possibles. Mais le grand intérêt LGBTQ+ du film tient à ce que cette effervescence artistique était aussi une effervescence lesbienne et bisexuelle. En s’appuyant sur des recherches novatrices, des films amateurs ainsi que sur des témoignages et des voix, Paris Was a Woman recrée l’atmosphère de cette communauté artistique féminine qui se rassemble sur la rive gauche au cours des premières décennies du XXe siècle. Parmi elles : Colette, Natalie Clifford Barney, Djuna Barnes, Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Adrienne Monnier, Janet Flanner et Sylvia Beach.

    Ces femmes ne sont donc pas simplement intéressantes parce qu’elles étaient des créatrices dans un monde dominé par les hommes. Plusieurs ont également participé à l’émergence d’une véritable culture lesbienne et bisexuelle, à une époque où ces identités pouvaient difficilement être vécues ouvertement ailleurs. Certaines formaient des couples durables — Gertrude Stein et Alice B. Toklas en constituent évidemment l’exemple le plus célèbre —, tandis que d’autres ont créé autour d’elles des réseaux amoureux, artistiques et intellectuels qui brouillaient allègrement les frontières entre création, amitié et désir. Paris apparaît alors comme bien davantage qu’un décor. Pour plusieurs de ces femmes, l’expatriation offrait la possibilité de s’inventer une vie impossible dans leur pays d’origine. L’histoire artistique de la rive gauche devient ainsi indissociable d’une histoire lesbienne et bisexuelle de Paris. On retrouve également des images d’archives et des témoignages de la libraire américaine Sylvia Beach, initiatrice de la célèbre librairie parisienne Shakespeare and Company.

    Il est fascinant de découvrir comment ce lieu rassemblait francophones et anglophones sur le plan culturel. Cela fait également écho à la construction narrative du film et à sa narration bilingue, quoique principalement anglophone. Si le documentaire conserve une approche formelle très académique, voire universitaire, avec un ton parfois froid, redevable à une narration sérieuse et à des images d’archives souvent en noir et blanc, cette restauration prend aujourd’hui une autre valeur. Car restaurer Paris Was a Woman trente ans après sa réalisation, c’est restaurer des images de notre propre histoire. À une époque où les archives LGBTQ+ demeurent encore trop souvent fragmentaires, revoir sur grand écran ces femmes qui ont aimé, créé, écrit, photographié et vécu ensemble permet aux générations actuelles de retrouver une généalogie dont elles ont longtemps été privées. Le passage du temps n’efface donc pas cette histoire. Au contraire : il rend peut-être encore plus nécessaire de la transmettre.

    Julie Vaillancourt [email protected]


    DOWNTOWN — Danser pendant que le monde s’écroule
    Amsterdam, 1986. Au club Downtown, la musique est forte, les corps se cherchent et une génération de jeunes hommes gais découvre une liberté qui semble presque sans limites. Ronnie est DJ, Lennart danse, séduit et multiplie les rencontres. Puis apparaît Bas, jeune artiste de 20 ans dont la beauté et le magnétisme bouleversent l’équilibre entre les trois hommes. Une amitié — traversée de désir, d’amour et de non-dits — se construit. Mais, peu à peu, certains visages familiers cessent de revenir au club. Le sida vient d’entrer dans leurs vies.

    Avec Downtown, le réalisateur néerlandais Michiel van Erp et le scénariste Frank Houtappels ne proposent cependant pas simplement un nouveau drame consacré aux années sida. Le film effectue des allers-retours entre l’Amsterdam des années 1980 et celle du confinement de 2021. Des décennies après s’être perdus de vue, Ronnie, Lennart et Bas se retrouvent alors que la pandémie de COVID réveille les souvenirs d’une autre époque dominée par la maladie, la peur, l’isolement et la disparition. Cette structure permet au film d’explorer quelque chose que le cinéma consacré au sida aborde moins souvent : ce que signifie avoir survécu en tant qu’homme gai à cette période. Comment continuer lorsque tant d’amants, d’amis et de compagnons de nuit sont morts? Comment vieillit-on lorsque toute une partie de sa génération a disparu? Et que deviennent les amitiés, les désirs et les blessures que l’on a enfouis pendant trente ans? Van Erp privilégie une approche tendre et sensuelle plutôt qu’un traitement exclusivement tragique.

    La fête, le sexe et l’exubérance ne servent pas simplement de prélude à la catastrophe : ils constituent une mémoire gaie précieuse que le film refuse de laisser disparaître.  Downtown parle ainsi autant de ceux qui sont morts que de ceux qui ont dû apprendre à continuer sans eux. Le cinéaste néerlandais n’en est pas à sa première incursion dans l’histoire LGBTQ+. Son remarquable documentaire I Am a Woman Now (2011) retrouvait cinq femmes trans ayant subi, dans les années 1950 à 1970, une chirurgie d’affirmation de genre à Casablanca. Parmi elles figurait la célèbre April Ashley. Van Erp y confrontait déjà histoire collective et mémoire intime, tout en s’intéressant au vieillissement et à ce qui subsiste des grands bouleversements d’une vie. On retrouve précisément cette préoccupation dans Downtown. Derrière son évocation de la crise du sida, cette histoire pose une question profondément contemporaine : que doit une génération de survivants à ceux qui ne sont jamais revenus de la piste de danse?

    Yves Lafontaine [email protected]


    RAPINOE — Bien davantage qu’une championne
    Si vous êtes familiers avec l’univers du soccer professionnel, le nom de Megan Rapinoe ne nécessite plus de présentation. La joueuse américaine, aujourd’hui âgée de 41 ans et retraitée depuis quelques années, a fait les manchettes tant pour ses performances en Coupe du monde que pour son engagement en faveur des personnes LGBTQ+, son combat pour l’égalité salariale dans le soccer féminin et son franc-parler politique. Le documentaire de  Rebeca Huntt retrace la vie et la carrière de Rapinoe dès son enfance à Redding, en Californie, avec sa sœur jumelle Rachael, au sein d’une famille recomposée de sept enfants, dans un environnement rural et conservateur.

    Le soccer devient rapidement pour elle beaucoup plus qu’un sport : il lui ouvre également les portes d’un monde où elle découvre qu’une autre façon de vivre son identité est possible. Rapinoe raconte notamment combien le fait de côtoyer d’autres personnes gaies a constitué un moment de reconnaissance déterminant. En 2012, juste avant les Jeux olympiques de Londres, elle fait publiquement son coming out dans Out Magazine. Elle souhaite alors non seulement vivre ouvertement, mais aussi utiliser la visibilité que lui procure le sport pour aider d’autres personnes LGBTQ+. Le film accorde une place importante à ce que cette affirmation a signifié au sein de sa propre famille. Sa mère, profondément chrétienne, a d’abord eu de la difficulté à accepter son homosexualité, tandis que sa sœur Rachael a connu son propre parcours de coming out. L’histoire de Rapinoe devient ainsi aussi celle d’une famille qui doit revoir certaines de ses convictions. Nous traversons ensuite les moments charnières de sa carrière, ses affrontements avec les médias et le patriotisme américain, ses deux Coupes du monde féminines remportées avec les États-Unis et ses médailles olympiques. Mais surtout, le film montre comment Rapinoe a refusé de séparer l’athlète de la lesbienne et de la militante.

    Son homosexualité n’est jamais présentée comme une simple information biographique : elle participe directement à la manière dont elle comprend la visibilité, l’égalité et la responsabilité que lui confère sa célébrité. Sa lutte pour l’égalité salariale, son soutien aux droits LGBTQ+ et raciaux et ses prises de position politiques ont fait d’elle une figure qui dépasse largement les frontières du soccer. Cette visibilité lui a aussi valu une hostilité considérable, révélant combien une athlète ouvertement lesbienne qui refuse de rester silencieuse peut encore déranger. On y retrouve également la légende du basketball  Sue Bird, avec qui Rapinoe a partagé une relation de près de dix ans avant leur séparation amicale en avril 2026. Deux athlètes lesbiennes parmi les plus visibles de leur génération formaient ainsi un couple dont l’existence publique possédait elle-même une portée symbolique considérable dans l’univers sportif. Présenté en première mondiale au TIFF, le documentaire est construit sous le mode de la confidence, avec la famille et les proches de Megan qui témoignent de leur relation avec elle en revenant sur les moments phares de sa carrière.

    D’ailleurs, dès les premières entrevues, la réalisatrice demande à Megan de s’allonger sur un sofa, et celle-ci n’hésite pas à évoquer la ressemblance avec une thérapie. Principalement composé d’images d’archives et de témoignages, le documentaire demeure très conventionnel sur le plan formel, même si Huntt expérimente parfois avec certains zooms plutôt clichés. La fin du film, qui se veut plus expérimentale, avec la lecture du poème The Summer Day, de Mary Oliver, aurait également pu être mieux amenée, sachant que Rapinoe porte en elle ce poème comme un mantra ayant bercé sa vie personnelle et professionnelle. Mais la force du film se trouve ailleurs : dans la parole d’une femme qui a compris très tôt que la possibilité d’être ouvertement lesbienne sur les plus grands terrains de soccer du monde constituait déjà en soi un geste politique. Une athlète qui n’a jamais eu froid aux yeux et qui demeure un modèle à plusieurs égards.

    Julie Vaillancourt [email protected]


    A LONG WINTER — Andrew Haigh : le désir sous la neige
    Après Weekend, Looking et All of Us Strangers, Andrew Haigh revient avec A Long Winter, adaptation d’une nouvelle de l’écrivain gai irlandais Colm Tóibín. Et contrairement à ce que les premiers synopsis du film pouvaient laisser croire, Haigh renoue bel et bien ici avec l’un des grands fils conducteurs de son cinéma : l’éveil du désir homosexuel dans un monde où il demeure difficile, sinon impossible, de le nommer. Dans les Rocheuses, au début des années 1950, Louise (Caitríona Balfe) quitte la maison après une dispute avec son mari Lester (Ebon Moss-Bachrach). Accompagnée de son chien, elle entreprend à pied le long trajet vers la demeure de son frère. Lorsqu’une tempête de neige s’abat sur la région et qu’elle ne donne plus signe de vie, Lester et son fils Mike (Fred Hechinger) partent à sa recherche. Mais tandis que la disparition de sa mère fait progressivement éclater l’équilibre familial, Mike traverse un autre bouleversement, beaucoup plus intime. Le jeune homme est gai et vit encore sa sexualité dans le secret. Quelques regards furtifs vers un jeune policier venu participer aux recherches suffisent d’abord à laisser entrevoir son désir. Puis celui-ci prend davantage de place avec l’arrivée de Jimmy (D’Pharaoh Woon-A-Tai), que Lester engage pour effectuer les tâches domestiques depuis la disparition de Louise.

    Dans cet univers rural des années 1950, la découverte du désir ne peut évidemment être dissociée du monde masculin dans lequel Mike a grandi. Son père est rigide et homophobe, prisonnier d’une conception de la virilité où les hommes travaillent, commandent et taisent leurs émotions. Affirmer qui il est, signifie donc pour Mike bien davantage que reconnaître son attirance pour les hommes : il doit remettre en question le modèle paternel et tout l’ordre social qu’il représente. Le grand hiver du titre devient alors aussi intérieur. La disparition de Louise ouvre paradoxalement un espace où son fils commence à entrevoir une autre façon de vivre. Le deuil, le désir et l’émancipation se répondent dans ce paysage immense où les sentiments semblent aussi difficiles à exprimer que la neige est difficile à traverser.

    On retrouve là un territoire profondément familier chez Haigh. Dès Greek Pete (2009), consacré à un travailleur du sexe gai londonien, puis avec Weekend (2011), il s’est imposé comme l’un des observateurs les plus sensibles de l’intimité masculine queer. Il a ensuite créé la série Looking pour HBO avant de signer All of Us Strangers, bouleversante histoire d’amour entre les personnages d’Andrew Scott et Paul Mescal, doublée d’une réflexion sur le deuil, la famille et l’expérience d’avoir grandi gai dans l’Angleterre des années sida.

    Le rapprochement avec Colm Tóibín est d’autant plus fascinant que l’œuvre de l’écrivain explore elle aussi régulièrement les désirs tus, les identités contraintes et les existences façonnées par ce qu’une société permet ou interdit de vivre. Tourné en Alberta et magnifiquement photographié par le Québécois André Turpin, A Long Winter est donc à la fois drame familial, récit de survie et histoire d’éveil homosexuel. Sa présentation à image+nation lui offre un contexte particulièrement naturel : celui d’un festival où le nouveau chapitre du cinéma gai d’Andrew Haigh pourra pleinement résonner.

    Yves Lafontaine [email protected]


    A SECOND LIFE — Paris, le bruit du monde et le désir de recommencer
    Paris, 26 juillet 2024. La ville entière semble retenir son souffle avant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Des milliers de visiteurs envahissent les rues, les contrôles de sécurité se multiplient et l’effervescence est partout. Au milieu de ce chaos, Elisabeth tente simplement de tenir debout. Malentendante et aux prises avec une dépression, elle travaille dans la gestion de locations de courte durée. Lorsque le bruit de la ville devient trop envahissant, elle retire ses appareils auditifs et se réfugie dans le silence. Puis elle rencontre Elijah, un Californien lumineux et spontané qui semble évoluer dans le monde avec une facilité dont elle se sent incapable. Lorsqu’elle perd ses appareils auditifs en pleine frénésie olympique, Elisabeth n’a soudain plus d’autre choix que de sortir de sa bulle et de faire confiance aux autres. Laurent Slama construit A Second Life comme une déambulation parisienne où la ville devient presque un personnage.

    Et pour cause : le film a réellement été tourné dans Paris pendant les Jeux de 2024, en décors réels et avec une équipe réduite. Cette méthode donne au film une spontanéité quasi documentaire et transforme un événement mondial extrêmement contrôlé en décor d’une histoire minuscule et intime. Agathe Rousselle, inoubliable révélation de Titane de Julia Ducournau, incarne Elisabeth. Face à elle, Alex Lawther — révélé par The End of the F*ing World et vu notamment dans The Imitation Game — joue Elijah.  Le film constitue également une étape importante dans le parcours de Slama. Il s’agit de son troisième long métrage, mais du premier qu’il signe de son véritable nom. Paris est à nous (2019) et Années 20 (2022) avaient été réalisés sous le pseudonyme d’Élisabeth Vogler — emprunté au personnage de Liv Ullmann dans Persona d’Ingmar Bergman. Contrairement à Body Blow, On the Sea ou A Long Winter, le film ne construit pas sa dimension queer autour de l’affirmation explicite d’une orientation sexuelle ou d’une identité de genre.

    Le terme renvoie davantage au regard porté sur des personnages qui se sentent en décalage avec le monde, à la vulnérabilité, au handicap, à la santé mentale, au refus de certaines normes et à la possibilité de trouver dans les autres une manière différente d’habiter sa propre existence. On peut voir dans A Second Life une œuvre dont la sensibilité queer réside dans sa manière de regarder la différence et de refuser que celle-ci condamne un personnage à l’isolement. Une petite histoire au milieu d’un événement gigantesque : tandis que Paris offre son visage le plus spectaculaire au monde entier, Slama préfère regarder une femme qui apprend doucement à y reprendre
    sa place.

    Caroline Lavigne [email protected]


    D’autres films viendront étoffer ces deux volets lorsque la programmation complète sera dévoilée.

    INFOS | De 19 au 29 novembre
    Pour vous procurer des billets https://www.image-nation.org

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