J’ai fait mon premier coming out un 27 octobre, il y a 14 ans. Je me souviens encore de la peur avant de le dire et du soulagement après. Rapidement, je l’ai dit à tout le monde autour de moi. Je pouvais enfin arrêter de faire semblant d’être hétéro. Je m’étais promis de ne plus dissimuler qui je suis. Il y a six mois, j’ai découvert que je le faisais encore, sans m’en rendre compte.
Je venais de passer une évaluation neuropsychologique. Je voulais comprendre pourquoi je me sentais aussi décalé, pourquoi des affaires simples pour les autres me demandaient autant d’énergie. Au bout d’un long processus, le verdict est tombé : trouble du spectre de l’autisme. À 37 ans, j’apprenais que je suis autiste. C’est assez étrange comme sensation.
Jusqu’à aujourd’hui, j’en ai parlé à presque personne. J’avais peur des jugements, qu’on ne me croie pas, qu’on dise que je cherche des excuses, qu’on me sorte le fameux « c’est à la mode ». Si c’était le cas, je n’aurais pas payé une évaluation au privé et j’aurais encore moins attendu aussi longtemps avant d’oser le dire. C’est un peu comme dire qu’être gai, c’est tendance parce qu’il y a plus de coming out qui se font. Ben non. Des gais, il y en avait autant, mais beaucoup le cachaient.
Ce que le monde comprend mal, je pense, c’est le mot « spectre ». Plusieurs s’imaginent une échelle qui va de « un peu autiste » à « très autiste ». Ça veut juste dire que chaque autiste est fait différemment. Les difficultés sociales, la sensibilité au bruit ou aux textures, le rapport aux changements et à la répétition, tout ça varie d’une personne à l’autre.
Pis non, ça ne signifie pas qu’on est « tous un peu autistes ». Se reconnaître dans deux ou trois traits, ce n’est pas pareil que de répondre aux critères d’un diagnostic, avec des difficultés qui remontent à l’enfance et qui affectent le quotidien. Ce n’est pas parce que tu détestes les partys ou que t’aimes être seul que t’es un peu autiste. Dire que tout le monde est un peu autiste, c’est aussi logique que de dire que tout le monde a un peu la diarrhée parce qu’on fait tous caca.
De mon côté, je ne ressens pas la faim avant d’être rendu au point de faire de l’hypoglycémie. Je ne suis pas non plus capable de toucher de la ouate sans avoir envie de vomir. Le petit morceau au fond des pots de pilules, c’est mon ennemi juré. Au moins, maintenant, je me trouve moins ridicule de réagir aussi fort.
J’ai aussi compris le problème de câblage entre mes émotions et mon visage. Ce n’est pas que je n’en ai pas, c’est juste que ça ne paraît pas toujours. Ma face au naturel, c’est pas mal celle d’un gars qui attend depuis deux heures que son numéro soit appelé à la SAAQ. Je pourrais être au show de Céline Dion à Paris, tripper ma vie et avoir exactement la même face. Alors, je me force à réagir comme les autres pour ne pas avoir l’air bête ou donner l’impression que je m’en fous. Je suis excellent pour simuler.
Le plus difficile à expliquer, c’est que je ne m’en rends même pas toujours compte quand je « fake ». Mon cerveau a appris tôt à forcer le contact visuel, à ajuster mon visage et à copier les codes pour avoir l’air « normal ». À force, je le fais sans y penser. Mais ça ne veut pas dire que ça me vient naturellement ou que ça ne me demande pas d’effort. Parfois, je sais même plus si je souris parce que j’en ai envie ou parce que j’ai appris que c’était la réaction à avoir. Tout ça, ça fait que voir du monde m’épuise vite.
J’adore socialiser, mais après, j’ai souvent besoin de m’isoler plusieurs jours pour récupérer. Ça nuit pas mal à mes relations amicales, parce que mon besoin de solitude est souvent pris pour du désintérêt. On prend souvent le temps que quelqu’un nous accorde comme une preuve qu’il tient à nous. Alors, je me force à rester plus tard dans les soirées ou à me rendre disponible même quand j’ai plus d’énergie. Sur le coup, ça rassure l’autre. Sauf qu’après, je suis complètement vidé.
Le problème aussi, quand tu passes ta vie à masquer, c’est que peu de monde te croit quand t’en parles. C’est quand même ironique : t’as tellement bien caché tes difficultés que les gens pensent que t’en as jamais eu. En même temps, c’est normal. Personne ne voit l’énergie que ça demande, parce que tout le travail sert justement à ce que ça ne paraisse pas.
C’est pour ça que je m’attends à me faire dire : « Voyons donc, t’as pas l’air autiste. » Faut dire que quand on entend « autiste », on pense souvent à un enfant avec une déficience ou à un génie des maths. Mes proches m’ont vu rire, jaser, sortir. Ils m’ont moins vu récupérer. Évidemment, dans ces moments-là, je suis tout seul.
Après le diagnostic, je me suis demandé si j’avais été hypocrite envers mon monde durant tout ce temps. Cette question m’a longtemps trotté dans la tête. Puis, j’ai fini par comprendre que faire semblant, ce n’est pas forcément mentir. Ce que j’ai appris à fabriquer, c’est la manière de montrer mes émotions, pas les émotions elles-mêmes. Je peux être content pour quelqu’un et devoir penser à avoir l’air content. Un ado gai qui s’invente une blonde pour avoir la paix à l’école, personne ne va le traiter d’hypocrite. On comprend qu’il voulait se protéger. Dans mon cas, c’est un peu la même affaire.
Quand j’ai parlé de cette chronique à des amis, certains m’ont demandé pourquoi j’avais besoin d’en faire une annonce. « Ça change rien. » Cette phrase-là, je l’avais déjà entendue à mon premier coming out. Pourtant, ça change beaucoup de choses de nommer ce qu’on vit, au lieu de continuer à jouer un rôle. C’est pour ça que j’en parle. J’essaie juste de faire un peu de place pour le vrai moi au milieu de tous mes réflexes de survie.
La prochaine fois que tu me croises avec ma face d’un gars qui attend à la SAAQ, ne pense pas tout de suite que je suis de mauvaise humeur. Dis-toi qu’en dedans, il se peut que je me sente aussi bien que si j’étais à un show de Céline.