Mercredi, 30 septembre 2026
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    Est-ce vraiment la faute aux Québécois?

    Son opinion m’a déstabilisé. En pleine discussion sur l’Île-du-Prince-Édouard (IPE), une dame a déclaré que les jeunes de sa province perdaient leurs bonnes manières depuis l’arrivée massive de Québécois-es. Automatiquement, j’ai pensé qu’elle faisait comme ceux qui ont besoin d’expliquer un monde en plein bouleversement : elle cherchait un bouc émissaire.

    Cet été, j’ai passé deux semaines près de Summerside, à l’IPE. Un samedi matin, j’ai sillonné les kiosques d’un marché d’artisans qui vendaient de la bouffe traditionnelle, des bijoux, des pantoufles et autres merveilles du quotidien. J’ai discuté en français et en anglais avec des gens chaleureux afin de mieux comprendre la vie dans la plus petite province au pays. Une commerçante a mentionné que les locaux prenaient soin de leur communauté, qu’ils avaient le cœur à la bonne place, qu’ils chérissaient leurs traditions et que leurs mentalités étaient résolument conservatrices. Un exemple : quand elle a déménagé sur l’île, vingt ans plus tôt, on lui a fait comprendre que si quelqu’un voulait changer les choses à l’IPE, c’est qu’il n’était pas au bon endroit et qu’il valait mieux retourner d’où il venait… Ouch!


    Cette affirmation m’a poussé à la questionner sur l’évolution des mentalités face aux LGBTQ+. La dame a répondu que les choses bougeaient tranquillement, mais sûrement. Puis, elle a mis en contexte la transformation des mentalités de façon étonnante : elle a mentionné que plusieurs locaux n’appréciaient pas l’arrivée de nombreux Québécois au cours des dernières années. Il faut savoir qu’entre 2015 et 2023, l’IPE a vu sa population augmenter de 30 000 personnes, alors que l’île ne comptait auparavant pas plus de 150 000 habitants.

    Ce boom démographique a été accéléré par la pandémie. Les Canadiens friands de grands espaces et de propriétés moins chères (en pleine crise du logement dans les provinces riches du pays) ont déménagé en grand nombre à l’Île-du-Prince-Édouard. Parmi eux, plusieurs Québécois heureux de pouvoir envoyer leurs enfants dans des écoles francophones. Depuis, ces jeunes humains se mêlent aux petits nés sur l’île. Selon la dame, les enfants issus de familles québécoises respectent moins l’autorité des professeurs, leurs comportements influencent négativement ceux des locaux et leurs mentalités progressistes ont un effet plus ou moins apprécié à travers la province.

    Je ne doute pas que les petits Québécois sont différents des petits Prince-Édouardiens. J’imagine aisément que la mixité sociale a un impact sur tout un chacun. Toutefois, je crois que la dame oublie deux éléments fondamentaux pour expliquer le changement au sein de sa population : les médias sociaux et la culture populaire. Même si le réseau LTE flanche à quelques endroits sur l’île, Internet est arrivé depuis longtemps! Et même si plusieurs jeunes s’impliquent encore dans les activités locales, ils sont eux aussi dépendants de leur cellulaire. Inévitablement, TikTok, Instagram et Snapchat les bombardent d’infos, de vidéos, d’opinions et d’interactions. Sans oublier ce qu’ils voient dans les films, les livres et les séries.

    Bref, les transformations à l’IPE ne s’expliquent pas seulement par la présence grandissante des Québécois. Ce serait trop facile. Malheureusement, le cerveau humain aime la facilité et l’absence de nuances, surtout si ça lui permet de jeter la pierre aux nouveaux venus. En effet, ça semble plus simple de croire que tout est de la faute des immigrants interprovinciaux que de réfléchir à la mondialisation des mentalités… ou au désir des jeunes insulaires de s’affranchir de certaines façons de penser qui ne leur conviennent tout simplement pas.

    Le phénomène se répète à travers l’histoire, et le Québec ne fait pas mieux qu’ailleurs. À travers les décennies, nous avons jeté la pierre à tous ceux qui représentaient l’Autre à nos yeux. D’abord les immigrants irlandais, italiens, chinois, libanais et vietnamiens. Ensuite, les gais et lesbiennes. Puis, les immigrants des pays africains et arabophones. Depuis quelques années, ce sont les personnes trans et non binaires. Dès qu’une personne vit, pense, s’habille ou mange différemment, elle devient suspecte aux yeux de ceux qui cherchent des responsables pour expliquer tout ce qui change et tout ce qui va mal en société.

    Si vous lisez cette chronique en étant convaincu que la dame de l’Île-du-Prince-Édouard a une vision étroite du monde pour expliquer la transition de sa province et la responsabilité des Québécois dans ces bouleversements, sachez que la même étroitesse d’esprit s’applique à ceux qui pensent que les personnes trans et non binaires sont en train de détruire la société et qu’il faut les en empêcher.
    Si c’est votre cas, vous faites peut-être partie de ceux qui sont tombés dans le piège. Ceux qui se laissent berner par les politiciens et les commentateurs de droite. Ceux qui sont dépassés par la société qui se transforme à vitesse grand V. Ceux qui aimeraient ralentir le rythme et retourner dans un passé plus ou moins récent où c’était, prétendument, mieux qu’aujourd’hui. Et ceux qui préfèrent la facilité de croire les faussetés plutôt que de faire l’effort de comprendre que des humains ne vivent pas comme eux. À vous tous, je souhaite un séjour au grand air de Summerside pour comprendre que nous sommes tous la diversité d’autrui.

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