Dans ce récit largement inspiré de sa propre vie, Éric Dupont (La fiancée américaine) aborde une question qui lui semble essentielle : est-il possible de trouver le bonheur auprès d’un seul homme, malgré les blessures, les préjugés et le poids des attentes sociales ?
Il faut dire qu’il doit composer avec un modèle paternel particulièrement écrasant, dont la conduite contredit pourtant les principes qu’il dicte. Son père soutient en effet qu’Éric ne pourra trouver le bonheur que dans les bras d’un seul grand amour — incidemment et nécessairement, une femme —, alors que son propre parcours amoureux se résume à une succession de conquêtes et à six mariages. Évidemment, son père refuse de tenir compte d’un détail pourtant essentiel : lorsque le regard de son fils s’attarde au galbe d’une jambe, celle-ci appartient toujours au corps d’un homme. Mais, basta, ce n’est rien qu’une bonne thérapie de conversion ne saurait régler. Comme le souligne l’auteur, non sans ironie, son père « refuse de croire que j’étais homosexuel, parce que j’étais “trop important pour lui” ».
Aujourd’hui, une telle déclaration provoquerait sans doute la consternation ou le rire. En 1988, toutefois, elle trouve un écho bien réel : « Il n’était pas plus facile d’exister comme gai à Ottawa qu’en Gaspésie. Dans mon université, l’homophobie était écrite en graffitis sur les murs. Dans les parcs de la capitale fédérale, au pied du parlement, les hommes gais étaient assassinés dans la nuit noire. […] J’ai donc trouvé la proposition de mon père très intéressante. »
À travers un parcours qui s’ouvre au cœur des années 60, l’auteur revisite sa quête du prince charmant en s’adressant directement à lui. Cette narration à la deuxième personne du singulier donne d’ailleurs au récit l’allure d’une conversation surprise par le lecteur. Malgré la gravité de certains thèmes, le ton demeure à la fois étonnamment drôle et émouvant, porté par une autodérision constante.
Ainsi, lorsque son père l’inscrit à des cours de hockey pour le masculiniser, plutôt qu’à des leçons de piano jugées trop féminines, il écrit : « Les mains de mon père, sa force, l’équipement de hockey, tout ça éclipsait le clavier en carton de madame Cousineau. Je deviendrais joueur de hockey parce que j’aimais mon père plus que j’aimais la musique. »
Dans la même veine, il n’hésite pas à se moquer gentiment de certains clichés et cite ainsi une petite annonce publiée sur un site de rencontre gai : « If you have daddy issues, I have daddy solutions. Je donnerais cher pour qu’il m’explique ce qu’il entend par là. » Ailleurs, évoquant les élèves d’une école catholique où il enseigne, qui portent Ricky Martin aux nues, il ajoute : « Je ne leur ai jamais avoué ce que je pensais vraiment de Ricky Martin. Cela n’aurait pas été très catholique. »
Porté par une écriture à la fois sensible et amusante, le récit aborde avec lucidité des thèmes forts, comme l’acceptation de soi et les attentes amoureuses, tout en retraçant, sur plusieurs décennies, le parcours d’un homme qui apprend à se découvrir et à s’accepter dans une société en pleine mutation.
INFOS | Les princes charmants / Éric Dupont. Montréal : Marchand de feuilles, 2026, 244 p.

