Figure marquante du cinéma, des arts et de la philanthropie au Canada, Salah Bachir est décédé le 8 octobre, à l’âge de 71 ans, après une longue maladie. Homme d’affaires ouvertement gai, collectionneur d’art et militant engagé, il aura consacré une grande partie de sa vie à soutenir les artistes, les organismes communautaires et les personnes LGBTQ+. Son décès laisse un héritage considérable, particulièrement à Toronto, où son influence s’est fait sentir pendant plusieurs décennies.
Né au Liban en 1955, Salah Bachir arrive au Canada avec sa famille à l’âge de dix ans. Très tôt, il développe un intérêt pour les causes sociales et l’engagement communautaire. À 15 ans, il participe à une collecte de fonds destinée à soutenir le militant syndical et défenseur des travailleurs agricoles César Chávez. Déçu de n’avoir recueilli que 150 dollars, dont 50 offerts par son père, il reçoit de Chávez une réponse qui guidera sa conception de la philanthropie : « C’est 150 dollars de plus que ce que nous avions ce matin. »
Cette première expérience annonce une vie entière consacrée à mobiliser des ressources pour des causes auxquelles il croit.
Du cinéma à la philanthropie
Entrepreneur dans l’âme, Salah Bachir fait ses débuts dans l’édition de magazines consacrés au cinéma et à la vidéo, notamment Videomania. Il devient ensuite une personnalité influente de l’industrie cinématographique canadienne, occupant pendant 15 ans la présidence de Cineplex Media, la division publicitaire de la chaîne de cinémas Cineplex.
Son succès professionnel lui permet de développer une activité philanthropique considérable. Il soutient notamment la recherche sur le VIH/sida, les établissements de santé, les organismes artistiques et les initiatives destinées aux communautés LGBTQ+.
Membre fondateur de la Fondation canadienne de recherche sur le sida (CANFAR), il contribue à mobiliser des ressources pour la recherche et la sensibilisation. Il apporte également son soutien à Casey House, établissement torontois spécialisé dans les soins aux personnes vivant avec le VIH, ainsi qu’au festival de cinéma LGBTQ+ Inside Out.
Parmi les organismes auxquels il consacre temps et ressources figure aussi The 519, le centre communautaire LGBTQ+ emblématique de la rue Church, à Toronto. Une aile de l’établissement porte d’ailleurs son nom, témoignage durable de sa contribution.
Dans le balado Queer Joy, interrogé sur ce dont il était le plus fier, il répondait : « Je suis fier d’avoir pu faire ce que j’ai fait. D’avoir été dans la rue. De m’être engagé. D’avoir été militant. »
Il expliquait également que la lutte contre le sida lui avait fait découvrir la force d’un mouvement collectif et l’importance de reconnaître ce qui unit les personnes engagées dans différentes causes.
Une personnalité qui ne passait pas inaperçue
Salah Bachir était aussi connu pour son style flamboyant, ses colliers de perles, ses bijoux spectaculaires et ses caftans. Dans les galas et les événements mondains de Toronto, sa présence attirait autant l’attention que sa générosité.
Surnommé « Gala Salah » en raison de son implication dans d’innombrables événements-bénéfice, il assumait pleinement son homosexualité et une expression personnelle qui bousculait volontiers les conventions de genre.
Grand collectionneur d’art, il possédait des œuvres d’artistes canadiens et internationaux, dont Andy Warhol. Il achetait également des œuvres de jeunes artistes, autant pour leur qualité que pour les soutenir financièrement au début de leur carrière. Plusieurs pièces de sa collection ont été prêtées à des musées et à des galeries.
De 2017 à 2021, il occupe la fonction de chancelier de l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario (OCAD University), contribuant au rayonnement de la création contemporaine. Des espaces portent également son nom à l’Art Gallery of Ontario et dans des établissements de santé, en reconnaissance de sa générosité.
Son engagement lui vaut de nombreuses distinctions, dont l’Ordre du Canada, l’Ordre de l’Ontario et cinq doctorats honorifiques.
En 2023, il publie ses mémoires, First to Leave the Party: My Life with Ordinary People… Who Happen to Be Famous. Il y raconte ses rencontres et ses amitiés dans les milieux artistiques, politiques et culturels, avec un goût assumé pour les anecdotes mondaines. Derrière les célébrités et les soirées mémorables se dessine aussi le parcours d’un immigrant libanais devenu une figure incontournable de la vie culturelle canadienne.
Un mentor et un ami profondément aimé
Au-delà de ses réalisations publiques, les témoignages publiés depuis son décès révèlent l’importance de ses relations personnelles.
Mathieu Chantelois, qui l’a côtoyé pendant 25 ans, lui a rendu un hommage particulièrement émouvant sur LinkedIn. Ancien collaborateur et protégé de Bachir, il raconte avoir passé la matinée du samedi précédant son décès à célébrer son 71e anniversaire, en compagnie de son mari, l’artiste Jacob Yerex. « Beaucoup connaissent Salah pour ses réalisations remarquables : l’Ordre du Canada, l’Ordre de l’Ontario, ses cinq doctorats honorifiques, une vie entière consacrée à la philanthropie et au service des autres, sans oublier sa légendaire collection de bijoux. Mais ce dont je me souviendrai le plus, c’est de sa bonté », écrit-il.
Chantelois décrit un homme qui fut à la fois son mentor, son patron pendant plus d’une décennie et, avec les années, une véritable figure paternelle. Bachir était également le parrain de son fils aîné et avait été son garçon d’honneur à son mariage. « Personne n’a cru en moi avec autant de conviction, ni ne m’a témoigné autant de générosité et de loyauté. Pour le dire simplement, il a contribué à faire de moi la personne que je suis aujourd’hui. »
Dans son témoignage, Chantelois précise également que Bachir a choisi de recourir à l’aide médicale à mourir après une longue maladie.
Un héritage qui dépasse les distinctions
En 2024, Pink Triangle Press lui avait remis le tout premier prix Legacy lors des Pink Awards, afin de souligner son apport exceptionnel aux communautés queers canadiennes.
Dans un texte publié par Xtra le 16 octobre 2026, l’auteur et dramaturge Daniel MacIvor rapporte une anecdote racontée par la cinéaste Michelle Mama. À l’issue de cette cérémonie, Bachir lui aurait confié sa crainte que les gens ne s’intéressent plus autant à lui depuis qu’il ne disposait plus de la même influence professionnelle. Michelle Mama avait été étonnée de cette confidence, venant d’un homme aussi respecté et aimé. Avec le recul, elle y voit l’inquiétude d’une personne qui s’interroge sur la trace qu’elle laissera et sur la manière dont on se souviendra d’elle.
Cette préoccupation contraste avec l’ampleur de son engagement. Pendant des décennies, Bachir a utilisé ses réseaux professionnels, ses ressources personnelles et son pouvoir de persuasion pour aider des organismes à obtenir du financement et des artistes à se faire connaître. Son parcours illustre aussi la place qu’ont occupée certaines personnalités ouvertement gaies dans le développement des institutions culturelles et communautaires canadiennes, à une époque où afficher publiquement son orientation sexuelle pouvait encore constituer un obstacle professionnel.
Dans un message préparé avant son décès et publié sur sa page Facebook, Salah Bachir exprimait sa reconnaissance envers les personnes qui l’avaient accompagné : « J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs vies et je suis profondément reconnaissant envers les amis, la famille et les collègues dont le soutien m’a permis de réaliser mes rêves et d’accomplir tout ce que j’ai pu accomplir. »
Il laisse dans le deuil son mari, l’artiste Jacob Yerex. Ses funérailles ont eu lieu le 15 octobre, à Toronto.
Salah Bachir laisse derrière lui une collection d’art remarquable, des institutions qu’il a contribué à soutenir et des organismes communautaires qui bénéficient encore de sa générosité. Mais son influence se mesure aussi aux artistes qu’il a encouragés, aux causes qu’il a défendues et aux personnes qu’il a aidées à trouver leur place.

