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Vicky Lane, une légende du drag et une pionnière de la scène montréalaise

Avec une carrière de cinq décennies dans l’univers du drag, Vicky Lane fait partie de ces artistes dont le parcours est devenu légendaire. Née et élevée dans le South Side de Chicago, elle s’installe à New York à 17 ans. C’est là qu’elle commence à se produire régulièrement à l’Hotel St. George, à Brooklyn, après y avoir fait une première apparition comme DJ en drag.

Après les émeutes de Stonewall, en 1969, Vicky prend la route avec la revue Fantasy Follies, qui se produit partout au Canada et aux États-Unis, parfois jusqu’à  51 semaines par année, à raison de 300 spectacles annuellement. Elle fait ses débuts à Montréal en 1972, au cabaret PJ’s de la rue Peel, à une époque où le secteur du centre-ville surnommé le West Village constitue le cœur de la vie nocturne LGBTQ+ montréalaise.

Mariée à Laura depuis 1979, avec qui elle a élevé leurs deux fils — « Notre vie ensemble a été fantastique et nous tenons toujours l’un à l’autre » —, Vicky, qui est bisexuelle, a notamment été l’une des grandes vedettes du mythique Café Cléopâtre pendant 14 ans. Elle a également partagé l’écran avec Guilda dans Blazing Magnum, un film d’action tourné à Montréal en 1976, dans la veine des Dirty Harry, et qui comprend l’une des poursuites automobiles les plus spectaculaires jamais filmées.

Au fil des années, Vicky a participé à d’innombrables spectacles-bénéfice et événements caritatifs, notamment pour soutenir les personnes vivant avec le VIH/sida, avant de quitter définitivement la scène en 2005.

Je lui ai récemment rendu visite à son domicile de l’Ouest-de-l’Île de Montréal. Voici notre conversation, légèrement condensée et révisée pour en faciliter la lecture, dans laquelle cette pionnière du drag revient avec franchise et humour sur son extraordinaire parcours.

Tu es née à Chicago en 1950. Comment était ton enfance dans cette ville?
Vicky Lane : J’ai grandi dans le South Side, un quartier qui pouvait être assez dur. Je fréquentais aussi le North Side, où se trouvait la communauté gaie. Mais je n’ai jamais fait mon coming out auprès de mes parents. À l’époque, ce n’était pas quelque chose qu’on faisait couramment dans les familles.

Je savais que j’avais besoin de changement. Ma mère m’avait dit : « Parfois, il faut partir ailleurs et recommencer à zéro. » J’ai donc décidé de m’installer à New York. Ma mère était un peu excentrique, mais elle m’a toujours soutenue. Elle m’a même donné de l’argent quand je suis partie pour New York, en 1967.

Comment as-tu trouvé New York à ton arrivée?
Vicky Lane : J’ai complètement paniqué! J’étais seule et je n’avais presque pas d’argent. J’ai décroché trois emplois dans le domaine de la billetterie de théâtre. À l’époque, j’étais le plus jeune courtier en billets de Broadway. Il m’a fallu environ un an pour me constituer un cercle d’amis.

Comment as-tu découvert le drag?
Vicky Lane : Je travaillais comme portier dans un bar gai de Greenwich Village qui s’appelait le Gold Bug. C’est là que j’ai vu mes premières drag queens. Mais elles me tapaient royalement sur les nerfs! Elles causaient toujours des problèmes, se disputaient et se battaient. Je devais les aider à monter les escaliers pour les mettre dehors. C’est pour ça que je ne les aimais pas. Si j’avais su qu’un an plus tard, j’allais moi-même devenir drag queen!

Quand t’es-tu habillée en femme pour la première fois?
Vicky Lane : À cette époque, je cumulais tous ces emplois et je consacrais mon temps libre au Deborah Hospital, au New Jersey. J’ai eu l’idée d’organiser des spectacles pour recueillir des fonds pour l’hôpital. J’avais trois amis, trois queens, qui devaient personnifier les Supremes. Ils m’ont mise au défi d’essayer le drag. L’année suivante, j’ai donc présenté un numéro et j’ai vraiment aimé les applaudissements. J’ai compris que j’en voulais encore!

Nous avons commencé à organiser davantage de spectacles. Un jour, notre maître de cérémonie nous a demandé pourquoi nous donnions tout l’argent au Deborah Hospital. Alors, nous avons commencé à en garder une partie. C’est à ce moment-là que le drag est devenu une carrière pour moi.

À l’époque des émeutes de Stonewall, tu te produisais régulièrement à l’Hotel St. George, un lieu important de la vie gaie masculine à Brooklyn. Comment cela se passait-il?Vicky Lane : Je commençais aussi à travailler comme DJ. J’apportais mon équipement de sonorisation dans un club et j’y travaillais pendant quelques semaines. Je faisais des soirées dans trois établissements, dont un club de l’Hotel St. George.

Un jour, je suis arrivée en drag, juste pour m’amuser. Ty Burnett, qui était maître de cérémonie au 82 Club, et Gene Chandler, de la revue Jewel Box, m’ont vue et m’ont encouragée à travailler comme DJ en drag tout le temps.

Tu allais ensuite partir en tournée avec Gene Chandler et Ty Bennett dans la célèbre revue de drag Fantasy Follies. Est-ce à cette époque que tu as adopté le nom de scène Vicky Lane?
Vicky Lane : Ty m’avait expliqué que ça portait chance lorsqu’une drag queen plus âgée te donnait ton nom. Mon vrai nom était Marty Mendoza et, au départ, je m’appelais Vicky Mendoza en drag. C’est donc Ty qui m’a rebaptisée Vicky Lane, à l’époque de Stonewall, où Gene faisait partie des manifestants.

Es-tu déjà allée au Stonewall?
Vicky Lane : Non, mais la police de New York était terrible à cette époque. Je me souviens que des queens me racontaient qu’elles gardaient toujours un peu d’argent supplémentaire dans leurs sous-vêtements, au cas où elles se feraient arrêter.

Beaucoup de gens que je connaissais étaient aux premières lignes à Stonewall. C’était effrayant. Mais personnellement, je n’ai jamais été harcelée dans la rue. New York n’a jamais été aussi dure que Chicago pour moi. Je pouvais aller où je voulais en drag et la police ne m’a jamais arrêtée parce que j’étais habillée en femme.

Tu t’es produite comme personnificateur féminin et drag queen partout au Canada et sur la côte Est des États-Unis, notamment lors de saisons estivales devenues légendaires au Fun Spot, à Wildwood, au New Jersey. Comment était cet endroit?
Vicky Lane : C’était un club hétéro ET un véritable attrape-touristes! Mais les

hommes gais venaient constamment nous voir en spectacle. Après trois ans, les propriétaires du Fun Spot m’ont proposé de monter mon propre spectacle. Quant à Fantasy Follies, la revue que j’avais créée avec Gene Chandler et Ty Bennett à l’Hotel St. George, nous avons tourné pendant environ 15 ans, de 1969 jusque dans les années 1980.

Nous avions une voiture familiale qui tirait une remorque remplie de costumes et nous allions de ville en ville. On travaillait comme des fous! Nous ne faisions pas de spectacles d’un soir ou de deux soirs. Nous étions les têtes d’affiche d’un établissement pendant cinq ou six soirs par semaine.

À notre apogée, nous donnions 300 spectacles par année. Nous travaillions 51 semaines sur 52. Et je n’exagère absolument pas!

Tu as fait tes débuts à Montréal au PJ’s, en 1972. Armand Monroe, qui était maître de cérémonie de l’établissement, m’a dit : « Vicky Lane était très jeune, elle était magnifique et c’était l’une des meilleures artistes que nous ayons jamais accueillies. » Comment était-ce de travailler avec Armand?
Vicky Lane : Je ne suis pas certaine que ce soit Armand qui nous ait engagées la première fois. Je crois plutôt que c’était Al Simkin, le gérant. Il était venu à New York, nous avait vues dans un club situé à l’angle de la 71e Rue et de Broadway, puis nous avait demandé si nous accepterions de venir au PJ’s. Nous avons dit oui.

Les tournées étaient difficiles à cette époque parce que le drag était beaucoup moins accepté. Quand j’ai commencé, on nous appelait encore des female impersonators, des personnificateurs féminins.

C’est pour cette raison que j’ai toujours aimé Montréal et le Québec : nous avons toujours été très bien traitées ici.

Nous sommes restées au PJ’s pendant quatre ou cinq semaines. Le public nous adorait! Les files d’attente descendaient la rue Peel et tournaient le coin sur Sainte-Catherine. Il fallait attendre des heures pour entrer!

Armand pouvait être assez abrasif, mais nous nous sommes toujours bien entendus. Je me souviens d’un soir où, après la fermeture du PJ’s, nous avons partagé un taxi qui remontait l’avenue du Parc. Il est descendu pour aller cruiser sur le mont Royal, vêtu uniquement d’un caftan, sans rien en dessous!

Tu as également partagé la scène avec deux grandes légendes du drag montréalais, Guilda et Lana St-Cyr.
Vicky Lane : Lana était un amour. Elle ne disait jamais de mal de personne. Elle était extrêmement gentille. Elle est d’ailleurs venue souper à la maison deux semaines avant sa mort, en 1986.

Quant à Guilda, elle passait souvent chez moi avec de nouvelles robes pour me les faire essayer! Nous avons aussi travaillé ensemble sur un film intitulé Special Magnum, connu dans d’autres pays sous les titres Strange Shadows in an Empty Room et Blazing Magnum. C’est moi qui ai décroché le contrat pour Guilda.

Un soir, j’étais au PJ’s et un type a demandé à Danny Solari, qui faisait du drag : « Est-ce que tu voudrais jouer dans un film? » Danny lui a répondu : « Non, ça ne m’intéresse pas. Mais cette queen, là-bas, serait peut-être intéressée. »

Alors, j’ai dit : « Pourquoi pas? Combien vous payez? » Il m’a répondu quelque chose comme 50 dollars. Je suis donc allée voir les gens du cinéma et, au lieu de 50 dollars, nous avons obtenu 650 dollars!

On peut voir Guilda, Gene Chandler et moi dans le film. Je suis la drag queen assise devant la table de maquillage.

Tu as été la grande vedette du Café Cléopâtre pendant 14 ans!
Vicky Lane : Quand je travaillais au Cléopâtre, les gens pensaient que j’avais une certaine influence parce que j’y étais depuis si longtemps. C’était une époque vraiment intéressante.

J’ai appris à connaître beaucoup de travailleuses du sexe qui fréquentaient l’établissement, et plusieurs ne me reconnaissaient même pas quand je n’étais pas en drag.

J’ai toujours été très bien traitée au Cléo. Je n’ai jamais eu besoin de demander une augmentation au propriétaire, Johnny Zoumbalakis. Il a toujours été adorable avec moi.

Encore aujourd’hui, des gens me disent que le Cléo était le meilleur endroit où aller voir un spectacle, parce que nous présentions de véritables revues de cabaret, avec de grands costumes et des numéros élaborés.

J’ai aussi été la toute première drag queen à me produire au Cabaret L’Entre-Peau!

Au cours de ta carrière, combien de costumes as-tu possédés?
Vicky Lane : Des milliers! Je fabriquais moi-même des costumes et ils duraient une éternité. Je n’en ai gardé aucun après ma retraite, en 2005.La drag queen Chantal Robert m’en a acheté beaucoup. Plusieurs de mes costumes circulent encore quelque opart. La seule chose qu’il me reste, c’est une paire de faux seins. Et les trophées que j’ai remportés!

Qu’est-ce que ça te fait d’être considérée comme l’une des grandes pionnières du drag chez nous et d’être qualifiée de légende vivante? Parce que c’est bien ce que tu es, Vicky!
Vicky Lane : Tu sais, c’était simplement quelque chose qui me passionnait. Le drag, c’est la seule chose que j’ai faite année après année, sans jamais m’arrêter.

J’ai toujours voulu m’améliorer. Plus de maquillage, des costumes de plus en plus grands, toujours davantage. Jusqu’au jour où je n’ai plus été capable de continuer.

Mais j’ai aimé chaque minute de cette vie, jusqu’à la toute fin.

INFOS | Wonderful Joe est présenté au Théâtre Centaur du 13 octobre au 1er novembre.
Billets : centaurtheatre.com

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