Célèbre pour ses rôles du capitaine Jean-Luc Picard dans Star Trek et du professeur Charles Xavier dans X-Men, l’acteur britannique Patrick Stewart est décédé le 28 octobre, à 86 ans. Comédien shakespearien devenu vedette internationale, il était aussi un défenseur de longue date des droits LGBTQ+, un homme engagé contre la violence conjugale et le complice inséparable de Sir Ian McKellen. Retour sur une carrière exceptionnelle et sur une personnalité dont l’humour et la générosité ont conquis plusieurs générations.
Patrick Stewart s’est éteint le 28 octobre à son domicile de Los Angeles, entouré de ses proches et de son épouse, la chanteuse Sunny Ozell. Sa famille a annoncé son décès le lendemain, précisant qu’il vivait avec la maladie d’Alzheimer et une démence à corps de Lewy, des diagnostics qui n’avaient pas été rendus publics auparavant.
Pour des millions de téléspectateurs, il restera le capitaine Jean-Luc Picard, commandant réfléchi et humaniste de l’Enterprise, ou le professeur Charles Xavier, mentor des mutants de X-Men. Pour les communautés LGBTQ+, il laisse aussi le souvenir d’un allié de longue date, qui défendait l’égalité avec conviction et prenait un plaisir manifeste à bousculer les conventions entourant la masculinité.
Du Yorkshire à Hollywood, une carrière hors du commun
Né le 13 juillet 1940 à Mirfield, dans le Yorkshire, Patrick Stewart grandit dans un milieu ouvrier, bien loin des grandes institutions théâtrales britanniques. Très jeune, il découvre le théâtre, qui deviendra sa vocation. Après avoir travaillé comme journaliste local, il se consacre à la scène et rejoint la prestigieuse Royal Shakespeare Company en 1966. Pendant des années, il interprète Shakespeare et les grands auteurs du répertoire classique, développant cette diction impeccable et cette autorité naturelle qui deviendront ses marques de commerce.
Tout change en 1987 lorsqu’il obtient le rôle du capitaine Jean-Luc Picard dans Star Trek: The Next Generation. Il a alors 47 ans, le crâne déjà dégarni, et ne correspond guère au modèle habituel du héros de télévision américain. La série devient néanmoins un immense succès et fait de lui une figure emblématique de la science-fiction.
Picard se distingue par son intelligence, son sens de la diplomatie et son attachement à la dignité humaine. Il préfère généralement la négociation à la violence, une philosophie qui trouve un écho dans les convictions personnelles de son interprète.
À partir de 2000, Stewart rejoint une autre franchise majeure en incarnant le professeur Charles Xavier dans X-Men. À la tête d’une école accueillant de jeunes mutants rejetés ou incompris par la société, Xavier défend la possibilité d’une coexistence pacifique entre les humains et ceux qui sont considérés comme différents. L’acteur reprend ce rôle à plusieurs reprises, notamment dans X2, X-Men: The Last Stand, X-Men: Days of Future Past et Logan. Il retrouve également Picard dans plusieurs films et dans la série Star Trek: Picard, diffusée de 2020 à 2023.
Anobli par la reine Elizabeth II en 2010 pour sa contribution au théâtre, Stewart n’a jamais abandonné la scène. Il a notamment retrouvé Ian McKellen dans En attendant Godot de Samuel Beckett et No Man’s Land de Harold Pinter, deux productions qui ont permis au public de découvrir leur complicité bien au-delà du cinéma.
Ian McKellen, une grande histoire d’amour… amicale
Impossible d’évoquer Patrick Stewart sans parler de Sir Ian McKellen. Les deux acteurs britanniques, réunis dans la franchise X-Men à la fin des années 1990, ont développé une amitié devenue presque aussi célèbre que leurs personnages.
McKellen, gai et militant historique des droits LGBTQ+, incarnait Magneto, adversaire idéologique du professeur Xavier. À l’écran, leurs personnages s’affrontaient sur la manière de répondre à la discrimination. Dans la vie, les deux comédiens partageaient une affection profonde, ponctuée de plaisanteries, de voyages et de démonstrations publiques de tendresse.
Leurs baisers sur les tapis rouges sont devenus légendaires. En 2015, lors de la première londonienne du film Mr. Holmes, les photographes les immortalisent échangeant un baiser sur la bouche. La scène fait rapidement le tour des médias. Interrogé quelques semaines plus tard par Conan O’Brien, Stewart explique avec humour qu’il embrasse régulièrement son ami pour le saluer ou lui dire au revoir. Il ajoute qu’Ian n’est pas le seul homme qu’il embrasse volontiers. Et pour prouver qu’il ne plaisante pas, il dépose un baiser sur les lèvres de l’animateur américain.
Dans une entrevue accordée au magazine britannique ES, Stewart avait même décrit sa relation avec McKellen comme une véritable histoire d’amour. Son épouse Sunny Ozell partageait cette affection pour l’acteur, qui avait d’ailleurs célébré leur mariage en 2013.
Cette amitié, rendue publique sans retenue ni gêne, offrait une représentation rafraîchissante de la tendresse masculine. Elle rappelait qu’un homme hétérosexuel peut entretenir une relation profondément affectueuse avec un homme gai sans que cette proximité remette en question son orientation sexuelle.
Quand on l’a déclaré gai par erreur
En février 2014, le quotidien britannique The Guardian commet une erreur amusante en présentant Patrick Stewart comme un homme gai dans un article consacré à la sortie du placard d’Elliot Page, qui s’identifiait alors publiquement comme lesbienne. Loin de s’offusquer, Stewart choisit l’humour. Sur Twitter, il répond au journal qu’il possède tout de même cinq, voire sept amis hétérosexuels, avec lesquels il boit de la bière et mange des ailes de poulet. Ian McKellen lui envoie aussitôt un courriel de félicitations.
L’année suivante, dans une entrevue avec The Advocate, Stewart explique avoir été franchement flatté par cette supposition. Il n’y voyait ni offense ni raison de protester. Il trouvait plutôt amusant que son amitié avec McKellen et son engagement pour les droits LGBTQ+ aient conduit certains à présumer qu’il était lui-même homosexuel. Une réaction révélatrice de sa personnalité : là où d’autres célébrités auraient peut-être ressenti le besoin de réaffirmer vigoureusement leur hétérosexualité, Stewart avait préféré rire de la situation.
Des personnages gais et bisexuels à l’écran
Son engagement envers les communautés LGBTQ+ s’est également traduit dans certains de ses choix de rôles. Bien avant que la diversité sexuelle et de genre occupe une place importante dans les productions hollywoodiennes, Stewart avait accepté d’incarner des personnages homosexuels, parfois très éloignés de son image d’acteur shakespearien.
En 1995, il interprète Sterling dans Jeffrey, une comédie romantique réalisée par Christopher Ashley d’après la pièce de Paul Rudnick. Il y campe un décorateur d’intérieur gai new-yorkais, flamboyant, sarcastique et généreux, qui conseille son ami Jeffrey (Steven Weber), un jeune homme hésitant à s’engager dans une relation amoureuse par peur du sida. Sterling vit lui-même une histoire d’amour avec Darius, un danseur interprété par Bryan Batt, dont la séropositivité donne au film une dimension plus grave. À une époque où le cinéma abordait encore souvent l’homosexualité à travers le drame et la maladie, Jeffrey mêlait humour, désir, amitié et inquiétudes liées à l’épidémie de VIH. Stewart y livre une performance exubérante, très éloignée de la retenue habituelle de Jean-Luc Picard. Le rôle lui permet aussi de démontrer une aisance remarquable dans un registre comique.
En 2003, il fait une apparition mémorable dans la série Frasier, dans l’épisode The Doctor Is Out. Il incarne Alistair Burke, un prestigieux directeur d’opéra gai, raffiné et fortuné, qui croit que Frasier Crane est homosexuel et entreprend de le séduire. Flatté par l’attention que lui porte cet homme influent et ravi de profiter de son univers mondain, Frasier tarde à dissiper le malentendu. Stewart s’amuse visiblement de cette situation, qui lui vaut une nomination aux Emmy Awards.
Il retrouve un personnage queer plus complexe dans Match (2014), un drame de Stephen Belber. Il y interprète Tobias « Tobi » Powell, un professeur de danse bisexuel de la Juilliard School, dont le passé amoureux et sexuel refait surface lorsqu’un couple vient l’interroger sur sa carrière. Le film aborde notamment le vieillissement, la solitude, les relations intimes et les choix qui peuvent marquer une existence.
Ces trois personnages, très différents les uns des autres, témoignent de son intérêt pour des rôles qui échappaient aux conventions et lui permettaient d’explorer diverses facettes de la sexualité humaine.
Un défenseur convaincu du mariage égalitaire
L’engagement de Patrick Stewart ne se limitait pas à son amitié avec Ian McKellen ou à ses rôles à l’écran. Il avait publiquement soutenu le mariage entre personnes de même sexe et participé à des campagnes en faveur de l’égalité. Il s’était notamment réjoui de la légalisation du mariage homosexuel au Royaume-Uni et de l’appui apporté à cette réforme par le gouvernement britannique.
Des mutants aux communautés LGBTQ+
La franchise X-Men occupait une place particulière dans l’imaginaire LGBTQ+, notamment en raison des parallèles entre le rejet des mutants et les discriminations vécues par les minorités sexuelles et de genre.
Ian McKellen et Patrick Stewart avaient eux-mêmes évoqué cette dimension politique de l’univers créé par Marvel. Les mutants sont rejetés par la société en raison de caractéristiques qu’ils n’ont pas choisies. Certains tentent de s’intégrer et de convaincre la majorité de les accepter, tandis que d’autres, comme Magneto, considèrent que la confrontation est devenue inévitable.
Ce conflit entre les approches de Xavier et de Magneto évoque les débats qui ont traversé de nombreux mouvements de défense des droits civiques, y compris les luttes LGBTQ+.
Stewart avait également souhaité une plus grande inclusion des personnages queer dans l’univers de Star Trek. Lors d’une entrevue accordée à la journaliste Dawn Ennis, il s’était montré favorable à une représentation plus diversifiée des orientations sexuelles et des identités de genre dans la franchise. La série Star Trek: Picard a notamment permis de développer la relation entre Seven of Nine et Raffi Musiker, deux personnages féminins queer dont l’histoire a contribué à élargir la représentation LGBTQ+ dans cet univers de science-fiction.
Une enfance marquée par la violence
Derrière son élégance et son humour, Patrick Stewart portait aussi les blessures d’une enfance difficile. Il a raconté à plusieurs reprises avoir grandi dans un foyer marqué par la violence conjugale. Son père, ancien militaire, violentait sa mère, et le jeune Patrick assistait impuissant à certaines de ces scènes.
Ces expériences ont profondément influencé son engagement contre les violences domestiques. Devenu une personnalité publique, il a notamment soutenu Refuge, un organisme britannique qui vient en aide aux femmes et aux enfants victimes de violence.
Stewart insistait sur la nécessité de responsabiliser les auteurs de violences plutôt que de chercher des excuses à leurs comportements. Il avait également évoqué les traumatismes psychologiques de son père, liés à son expérience militaire, sans jamais considérer ceux-ci comme une justification de ses gestes.
Cette cause lui tenait particulièrement à cœur. Il avait expliqué combien le sentiment d’impuissance éprouvé pendant son enfance l’avait accompagné jusque dans sa vie adulte, et comment le fait de pouvoir contribuer à la lutte contre la violence lui permettait de donner un sens à ces souvenirs douloureux.
Un homme qui ne craignait pas le ridicule
Si Stewart impressionnait par sa présence théâtrale et son sérieux à l’écran, il adorait également surprendre son public.
En 2017, il fait sensation en apparaissant vêtu d’une robe rose satinée, coiffé d’une perruque blonde platine et maquillé pour une projection liée à sa série comique Blunt Talk. Les photographies deviennent rapidement virales, certains internautes lui trouvant une ressemblance inattendue avec Kellyanne Conway, alors conseillère de Donald Trump.
L’acteur s’était aussi amusé à publier des photos de ses escapades new-yorkaises avec Ian McKellen. On pouvait notamment les voir se tenant par la main devant le Stonewall Inn, lieu historique du mouvement de libération LGBTQ+, ou prenant des poses volontairement romantiques devant les attractions touristiques de la ville.
En juin 2016, il avait également célébré la Fierté en publiant une photographie de lui portant un t-shirt aux couleurs arc-en-ciel, accompagnée d’un message de soutien à la communauté.
Ces moments légers participaient à déconstruire, à leur manière, certaines attentes entourant les comportements masculins. Stewart n’avait rien à prouver quant à sa virilité ou à son hétérosexualité. Il semblait surtout prendre plaisir à démontrer qu’il était possible d’être tendre, extravagant et parfaitement à l’aise avec soi-même.