Le Parti québécois formera le prochain gouvernement, le Parti libéral constituera l’opposition officielle, tandis que le Parti conservateur et Québec solidaire disposeront eux aussi de caucus significatifs à l’Assemblée nationale et pourraient avoir la balance du pouvoir. Pendant la campagne, Fugues avait invité les principales formations à préciser leurs engagements sur les enjeux touchant les communautés LGBTQ+. Le PQ, le PLQ et Québec solidaire ont répondu. Au-delà d’un consensus général sur la protection des droits acquis, leurs réponses révèlent toutefois des différences importantes dans les priorités, les moyens proposés et le degré de précision de leurs engagements. Maintenant que les élections sont derrière nous, ces réponses — et ces silences — deviennent des points de repère pour la suite.
Avant même de comparer les engagements du Parti québécois, du Parti libéral et de Québec solidaire, une différence s’impose : Le Parti conservateur du Québec n’a pas répondu à notre questionnaire. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Lors des élections de 2022, le PCQ avait déjà été le seul des six principaux partis sollicités à ne pas répondre au questionnaire de Fugues portant spécifiquement sur les enjeux LGBTQ+. Quatre ans plus tard, notre média n’a toujours pas obtenu de réponses de sa part.
Et Fugues n’est pas le seul à s’être heurté à ce refus. La COCQ-SIDA avait elle aussi soumis aux partis politiques six questions concernant notamment le dépistage du VIH et des ITSS, l’accès aux traitements et aux outils de prévention, la réduction des méfaits, le bien-être des communautés 2ELGBTQIA+ et le financement des organismes communautaires.
Le PCQ a explicitement décliné l’invitation. Le parti a expliqué disposer d’une petite équipe, recevoir des dizaines de questionnaires d’organismes et ne pas avoir les ressources nécessaires pour y répondre, préférant renvoyer les électeurs et électrices aux engagements dévoilés pendant la campagne.
Le problème, du point de vue des communautés LGBTQ+, est que les engagements électoraux du PCQ apportent relativement peu de réponses précises aux questions que ces organismes souhaitaient justement lui poser. En choisissant de ne pas répondre, le parti laisse donc plusieurs de ses positions à préciser. Cette absence ne permet pas de conclure qu’il s’oppose aux droits LGBTQ+, mais elle ne fournit pas non plus aux communautés concernées une feuille de route comparable à celles présentées par le PQ, le PLQ et Québec solidaire.
La distinction prend désormais une importance concrète. Avec une importante députation à l’Assemblée nationale, le Parti conservateur sera appelé à se prononcer sur des projets de loi, des budgets et des politiques touchant directement les communautés LGBTQ+.
Éric Duhaime a beau être gai, mais cela ne définit pas la politique LGBTQ+ de son parti
L’arrivée d’Éric Duhaime à l’Assemblée nationale constitue évidemment un événement significatif sur le plan de la représentation. Le chef conservateur est ouvertement gai et n’a jamais cherché à le cacher. Cela ne permet cependant pas, à lui seul, de définir les positions de son parti sur l’ensemble des enjeux LGBTQ+.
Durant la campagne, lorsqu’un candidat conservateur dans Pontiac a été confronté à d’anciens propos visant notamment les personnes homosexuelles, Duhaime a rappelé publiquement que le PCQ n’était pas opposé aux personnes gaies, soulignant lui-même que son chef était gai. Le candidat s’est finalement retiré.
Mais les enjeux LGBTQ+ contemporains ne se limitent évidemment pas à l’acceptation de l’homosexualité ou au mariage entre personnes de même sexe. C’est précisément pour connaître les positions des partis sur les réalités actuelles des communautés que Fugues et différents organismes leur avaient soumis des questions précises. Faute de réponses du PCQ, ce sont désormais ses interventions et ses votes à l’Assemblée nationale qui permettront de mieux définir ses positions.
Trois partis favorables aux droits LGBTQ+, mais pas les mêmes priorités
Du côté des trois formations qui ont répondu à Fugues, un constat ressort : ni le PQ, ni le PLQ, ni Québec solidaire ne proposaient de remettre en question les droits acquis des personnes LGBTQ+. Mais ce consensus de principe cachait des approches sensiblement différentes.
Québec solidaire présentait le programme comportant le plus grand nombre de mesures spécifiquement consacrées aux réalités LGBTQ+. Le Parti libéral privilégiait davantage les services publics, la prévention, l’éducation et l’élimination des obstacles rencontrés par les personnes LGBTQ+. Le Parti québécois prenait certains engagements financiers importants, notamment en santé publique et en financement communautaire, mais demeurait plus général sur plusieurs questions spécifiquement LGBTQ+.
Cette dernière distinction prend évidemment une importance nouvelle : c’est maintenant le PQ qui devra gouverner.
Homophobie et transphobie : trois approches différentes
Québec solidaire proposait le changement institutionnel le plus important avec la création d’un ministère Femmes et Égalité des genres, qui disposerait de pouvoirs et de budgets plus importants. Le parti souhaitait également renforcer les programmes de sensibilisation et d’éducation destinés tant à la population qu’aux employé·es de l’État.
Le Parti libéral du Québec privilégiait davantage la prévention et la sensibilisation. Il proposait de mieux outiller les services publics, d’améliorer le soutien aux victimes et de travailler directement avec les organismes LGBTQ+. Le PLQ rappelait également que la première Politique québécoise de lutte contre l’homophobie avait été adoptée sous un gouvernement libéral, en 2009.
Le Parti québécois s’engageait pour sa part fermement à s’opposer à tout recul des droits LGBTQ+, mais sans proposer dans sa réponse à Fugues une nouvelle structure ou un ensemble de mesures aussi détaillé pour lutter contre l’homophobie et la transphobie.
Dans les écoles, des différences plus marquées
Les écarts devenaient particulièrement visibles lorsqu’il était question de la progression de l’homophobie et de la transphobie chez les jeunes.
Le PLQ proposait de mieux former et outiller le personnel scolaire, de sensibiliser davantage les élèves aux réalités de la diversité sexuelle et de genre et de travailler avec les organismes LGBTQ+ spécialisés. Son engagement d’ajouter 1 000 ressources spécialisées dans les écoles publiques dès 2027-2028 — 400 professionnel·les et 600 technicien·nes en éducation spécialisée — devait également renforcer les équipes-écoles.
Québec solidaire proposait lui aussi de renforcer les équipes-écoles et d’accroître le financement des organismes LGBTQ+ qui effectuent du travail de sensibilisation et d’éducation dans les établissements scolaires.
Le contraste avec le PQ était plus marqué. Le parti n’avait pas répondu spécifiquement aux questions de Fugues concernant l’homophobie et la transphobie dans les écoles. Il mettait plutôt de l’avant l’amélioration du soutien en santé mentale offert aux jeunes directement dans leurs milieux de vie, notamment les écoles, les établissements postsecondaires, les CLSC et les organismes communautaires.
Cette absence d’engagement précis sur la question constituera donc un dossier à surveiller sous le nouveau gouvernement.
Personnes trans et non binaires : des engagements beaucoup plus précis chez QS
C’est probablement sur les droits et les services destinés aux personnes trans et non binaires que les différences entre les trois formations étaient les plus manifestes.
Québec solidaire s’engageait explicitement à améliorer l’accès aux soins d’affirmation de genre, y compris pour les personnes aînées, et à protéger l’utilisation des marqueurs d’identité de genre sur les pièces d’identité et dans les organismes gouvernementaux. QS voulait également généraliser l’analyse différenciée selon les sexes dans une perspective intersectionnelle, l’ADS+, dans les politiques publiques.
Le Parti libéral affirmait clairement que les droits des personnes trans et non binaires sont des droits fondamentaux qui ne devraient pas fluctuer au gré des débats politiques. Le parti promettait de travailler avec les personnes concernées, les organismes communautaires et les professionnel·les afin d’identifier et de supprimer les obstacles dans les soins, les démarches administratives et les services publics.
L’engagement était donc explicite, mais les mesures proposées étaient moins détaillées que celles de Québec solidaire.
Le Parti québécois promettait de s’opposer à tout recul des droits LGBTQ+, mais sa réponse à Fugues ne comportait pas de mesures spécifiques comparables concernant les personnes trans et non binaires.
Financement communautaire : un terrain d’entente entre le PQ et QS?
Le financement des organismes communautaires fait apparaître une configuration différente. Le PQ promettait une hausse de 400 millions de dollars du financement à la mission des organismes communautaires. Il voulait également favoriser ce mode de financement afin d’en améliorer la prévisibilité et réduire les exigences bureaucratiques. Les organismes LGBTQ+ faisaient explicitement partie des partenaires que le parti disait vouloir soutenir.
Québec solidaire promettait lui aussi 400 millions de dollars supplémentaires dès la première année, mais prévoyait ensuite d’augmenter progressivement cette somme pour atteindre un milliard de dollars supplémentaires en 2030.
Le PLQ proposait quant à lui 200 millions de dollars supplémentaires sur quatre ans pour l’ensemble des organismes communautaires, en plus de rendre leur financement à la mission plus prévisible et de simplifier la reddition de comptes.
Sur cet enjeu, le PQ et Québec solidaire partaient donc d’un engagement financier initial similaire. Dans une Assemblée nationale minoritaire, cette convergence pourrait éventuellement favoriser une collaboration entre les deux formations.
Crimes haineux : de la dénonciation aux mécanismes d’intervention
Les trois formations reconnaissaient le problème, mais leurs réponses différaient encore une fois par leur degré de précision.
Le PQ s’engageait à dénoncer les crimes et les discours haineux et à assurer la sécurité, le respect et la dignité de toutes et tous. Sa réponse ne détaillait toutefois pas de mécanisme particulier concernant la formation policière, l’accompagnement des victimes ou la collecte de données.
Le PLQ proposait de mieux outiller les corps policiers pour reconnaître les crimes et incidents haineux, d’améliorer l’accompagnement des victimes et de disposer de meilleures données permettant de suivre l’évolution du phénomène. Les libéraux insistaient également sur la lutte contre la désinformation et les discours contribuant à déshumaniser certaines communautés.
Québec solidaire ajoutait un volet particulier consacré à la haine en ligne, avec la création d’un service d’intervention de première ligne contre les cyberviolences, qui pourrait notamment intervenir face aux violences visant les personnes LGBTQ+.
VIH, ITSS et santé LGBTQ+ : des chemins différents
Les différences se retrouvaient également en matière de santé.
Le Parti québécois mettait principalement l’accent sur le renforcement de la première ligne et des CLSC, la prévention, le dépistage, la santé mentale et la santé sexuelle. Le parti promettait également des investissements supplémentaires importants en santé publique, dont une partie pourrait servir à améliorer le dépistage et certains outils de prévention du VIH et des ITSS.
Le PLQ voulait lui aussi renforcer les CLSC et la première ligne, notamment avec une clinique publique de télémédecine accessible sept jours sur sept. Il s’engageait surtout à porter progressivement les dépenses consacrées à la prévention à 5 % des dépenses en santé d’ici la fin de la prochaine décennie, ce qui devait notamment bénéficier au dépistage du VIH et des autres ITSS.
Québec solidaire liait davantage la santé LGBTQ+ à des transformations structurelles du système. Outre l’amélioration de l’accès aux soins d’affirmation de genre, QS proposait Pharma-Québec et un régime public universel d’assurance médicaments, qui devait notamment faciliter l’accès à la PrEP, à la PPE et à la doxy-PPE.
Des engagements aux gestes
Les réponses recueillies pendant la campagne prennent maintenant une tout autre valeur.
Pour le Parti québécois, qui formera le gouvernement minoritaire, il faudra voir comment les engagements pris se traduiront dans les budgets, les politiques publiques et les projets de loi — mais aussi comment le parti précisera ses intentions sur les questions auxquelles il avait répondu de manière plus générale.
Le PLQ et Québec solidaire devront, de leur côté, défendre à l’Assemblée les engagements qu’ils ont pris pendant la campagne. Certaines convergences pourraient d’ailleurs favoriser des alliances ponctuelles, notamment entre le PQ et QS sur le financement des organismes communautaires.
Le cas du Parti conservateur sera différent. Puisqu’il n’a répondu ni au questionnaire de Fugues ni à celui de la COCQ-SIDA, ce sont surtout ses votes, ses interventions parlementaires et les propositions de ses député·es qui permettront désormais de préciser ses positions sur les enjeux LGBTQ+.
Les élections sont terminées. Pour les droits LGBTQ+, commence maintenant le temps de la mise à l’épreuve des paroles — mais aussi des silences.

