Vendredi, 30 janvier 2026
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    Montréal, ma belle : aimer, enfin, à découvert

    Il existe des films qui racontent une histoire d’amour, et d’autres qui, plus discrètement, entrouvrent une porte sur une vie qu’on n’avait même pas osé imaginer. Montréal, ma belle, de la cinéaste sino-canadienne Xiaodan He, appartient clairement à cette seconde catégorie. À la fois drame familial et romance lesbienne d’une délicatesse rare, le film donne corps à un éveil tardif, vécu au croisement de l’exil, des tensions culturelles et de ces loyautés qu’on traîne comme des valises trop lourdes.

    Au cœur du récit, Feng Xia, immigrante chinoise de 53 ans, mariée, mère de deux enfants, installée à Montréal depuis longtemps. Sa vie tient debout — au sens pragmatique du terme. Mais cette stabilité a le goût d’une discipline apprise : celle qui consiste à tenir, à ne pas déranger, à se faire petite, à servir. Feng Xia semble façonnée par un ensemble de règles implicites — familiales, culturelles, conjugales. Son mariage, sans violence spectaculaire mais sans tendresse non plus, ressemble à un espace où l’on cohabite plus qu’on ne se rencontre. Le film bascule lorsque Feng Xia croise Camille (Charlotte Aubin), une Québécoise plus jeune, vive, spontanée, intensément présente à elle-même. Camille n’est pas une simple fantaisie, ni une «libératrice» plaquée sur un récit d’émancipation. La relation s’installe avec une lenteur organique : par petits décalages, par hésitations, par maladresses, par curiosité, par élans imprévus. Sous la chaleur d’un été montréalais, Feng Xia pose un geste simple — et pourtant radical : elle s’autorise à désirer. Et, dans son cas, désirer ne signifie pas seulement tomber amoureuse; cela revient à remettre en question tout un système d’existence. Parce qu’aimer une femme, et s’aimer soi-même, n’est jamais neutre lorsqu’on a passé sa vie à se rendre invisible.

    Montréal, ma belle s’impose d’abord par son point de vue. Il place au centre une protagoniste qu’on voit trop rarement au cinéma, surtout dans le paysage canadien et québécois : une femme immigrante, chinoise, lesbienne, d’âge mûr, dont la vie a été construite autour de compromis — et qui découvre tardivement que la liberté est une conquête fragile, parfois douloureuse. Ici, l’identité queer surgit à contretemps, au milieu d’un mariage, d’une famille, d’une culture du silence et d’une peur de perdre sa place, son rôle, sa respectabilité, son «droit» d’appartenir.

    Xiaodan He filme avec sensibilité cette collision entre des mondes : le devoir et la spontanéité, la retenue et l’expression, la stabilité et le vertige. On sent, derrière la romance, une réflexion plus large sur les identités qu’on porte simultanément — femme, immigrante, héritière d’un ordre familial, habitante d’un autre. Le film a surtout l’intelligence de ne pas transformer Feng Xia en héroïne conquérante. Elle avance comme elle peut, parce qu’elle a passé des décennies à apprendre qu’on ne choisit pas toujours pour soi.

    Joan Chen : une présence magnétique
    La réussite du film doit énormément à Joan Chen, qui livre ici une performance d’une précision remarquable. Tout passe par un regard qui s’attarde une seconde de trop, un silence qui se charge soudain d’électricité, un rire qui échappe, une manière différente d’entrer dans une pièce, d’occuper l’espace, d’habiter son propre corps. Chen joue la nuance plutôt que l’éclat, et c’est exactement ce qu’il fallait. Le désir surgit non comme une révélation spectaculaire, mais comme une montée intérieure, longtemps contenue, qui finit par rendre l’ancien monde invivable. Surtout, l’actrice ne réduit jamais son personnage à un symbole. Feng Xia est contradictoire, parfois drôle, parfois terriblement vulnérable, capable de maladresses touchantes comme d’élans bouleversants. On croit à sa peur autant qu’à son désir.

    Montréal : un lieu d’intimité, pas une carte postale
    La ville n’est pas un décor, elle devient un territoire intérieur. Une scène de cours de français conversationnel, anodine en apparence, se transforme en signe d’ouverture : une brèche. Feng Xia commence à bouger autrement, à regarder autrement, à exister autrement dans l’espace public. Montréal, avec ses langues qui se croisent, ses rencontres possibles, sa diversité, devient le lieu où une seconde vie peut apparaître, mais parce qu’elle offre un espace où l’on peut être plusieurs choses à la fois. La relation avec Camille s’inscrit dans ce Montréal sensuel et lumineux, presque euphorique par moments, mais jamais naïf. Le film trouve souvent sa beauté dans la matérialité du quotidien : un lunch préparé avec soin, un chalet, une intimité improvisée, l’idée d’être le «contact d’urgence» de quelqu’un, se relever après une maladresse, recommencer.

    Tendre, drôle, sexy… et parfois douloureux
    Le ton surprend : sensuel sans voyeurisme, drôle sans condescendance, émouvant sans manipulation. Il y a un plaisir réel dans la découverte de la liberté — le flirt, l’imprévu, la curiosité — mais le film n’escamote jamais ce que Feng Xia risque. Son éveil est aussi une confrontation : au regard des autres, à son mariage, à l’idée qu’elle s’est faite d’elle-même. Xiaodan He refuse les solutions propres et les libérations instantanées. Au final, Montréal, ma belle est un film profondément touchant, porté par une Joan Chen magistrale et une mise en scène d’une grande délicatesse. Il élargit la représentation queer au cinéma avec intelligence, tout en offrant un portrait puissant de l’exil intérieur : celui d’une femme qui a vécu trop longtemps en mode survie et qui, enfin, se permet de désirer. Un film doux, sexy, drôle, bouleversant — et nécessaire. Et on en sort avec une impression rare, presque physique : celle d’avoir vu, enfin, une femme prendre sa place dans sa propre vie.

    INFOS | Montréal, ma belle (ou Montreal, My Beautiful dans sa version sous-titrée en anglais) sortira en salles le 13 février 2026.

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