Aux États-Unis, publier — et surtout faire circuler — des livres à thématique LGBTQ+ devient de plus en plus compliqué. En toile de fond : une montée des interdictions de livres dans les écoles, une atmosphère politique hostile aux politiques de diversité, et une rhétorique gouvernementale qui vise particulièrement les personnes trans. Résultat : des auteur·rice·s, des agent·e·s littéraires et des éditeur·rice·s décrivent un climat où les récits queer, notamment destinés aux ados, sont plus difficiles à « placer » en librairie et dans les bibliothèques.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, plusieurs décrets et mesures ont ciblé les droits des personnes trans et les programmes de diversité dans l’appareil fédéral. Parmi les gestes les plus marquants : un décret imposant une définition binaire du sexe (« homme » ou « femme ») comme cadre de référence pour le gouvernement fédéral.
Cette offensive politique déborde du secteur public. Dans le monde des affaires, de grandes entreprises ont annoncé des reculs ou des reconfigurations de leurs initiatives en diversité, équité et inclusion (DEI), dans un contexte de polarisation et de pressions militantes conservatrices. Pour les milieux culturels, dont l’édition, c’est un signal de plus : la « controverse » autour des contenus queer devient un risque que certain·e·s préfèrent éviter.
Des bans à la chaîne : près de 7 000 interdictions en un an scolaire
Le moteur principal de cette crispation demeure toutefois la vague de censure en milieu scolaire. PEN America, organisme voué à la liberté d’expression, a recensé 6 870 interdictions de livres durant l’année scolaire 2024-2025, réparties dans 23 États et 87 districts scolaires publics.
Dans ce climat, les œuvres LGBTQ+ — surtout celles qui parlent d’identité, de genre, de sexualité, de racisme ou de violence — sont particulièrement ciblées, ce qui refroidit la diffusion et, par ricochet, influence ce que les éditeur·rice·s jugent « vendable » ou « acceptable ».
Les livres LGBTQ+ en tête des titres contestés
Du côté des bibliothèques, l’American Library Association (ALA) observe que la contestation vise très souvent des titres incluant des personnages ou des thèmes LGBTQIA+. Dans sa liste des 10 livres les plus contestés de 2024, l’ALA place All Boys Aren’t Blue de George M. Johnson au sommet, avec Gender Queer de Maia Kobabe parmi les titres les plus fréquemment attaqués (souvent cités depuis plusieurs années).
Au-delà des interdictions officielles, plusieurs bibliothécaires et acteurs du milieu parlent aussi d’un phénomène plus sournois : l’autocensure — quand on renonce à acheter, à mettre en avant ou à programmer un livre par crainte de plaintes, de coupures de financement ou de poursuites.
Pourquoi ça concerne aussi le Canada (et le lectorat queer)
Même si ces attaques se déroulent au sud de la frontière, leurs effets peuvent se faire sentir au Canada : marché du livre intégré, circulation des titres, tendances en acquisition, et échos politiques qui franchissent rapidement les frontières. Pour le lectorat LGBTQ+ canadien, l’enjeu est clair : quand des récits queer disparaissent des étagères — surtout ceux destinés aux jeunes — c’est la visibilité, l’accès à des repères et le sentiment d’appartenance qui reculent.
L’édition queer n’est pas qu’un segment de marché : c’est aussi un espace de mémoire, d’éducation et de survie culturelle. Dans un contexte où des gouvernements et des groupes organisés cherchent à réduire ces histoires au silence, les bibliothèques, les librairies indépendantes, les festivals littéraires et les lecteur·rice·s deviennent — qu’ils le veuillent ou non — des maillons de résistance.

