Isabel Côté était sur le point de terminer un mémoire de maîtrise sur les troubles anxieux lorsqu’elle a eu une conversation déterminante — non pas avec l’un de ses mentors académiques, mais avec un jeune de 17 ans qu’elle a rencontré dans le cadre de son emploi dans un centre de crise. Ses parents l’avaient mis à la porte quelques mois auparavant parce qu’ils l’avaient trouvé avec un autre garçon.
On était au début des années 1990. Isabel, qui venait d’avoir son premier enfant, ne pouvait pas s’imaginer qu’une mère puisse mettre son enfant dehors. Elle a persuadé le jeune de lui donner le numéro de téléphone de ses parents.
« J’appelle la mère, je lui dis : “Votre fils est ici ; il a besoin de vous.” Elle me répond : “Mon fils est décédé.” Je dis : “Non, il est ici.” Elle réplique : “Y a-t-il beaucoup d’Isabel Côté au Québec ? Oui, comme des gens qui portent le nom de mon fils, et le mien est décédé. Bonne journée.” Elle raccroche. Puis je regarde le jeune — lui, l’adolescent, et moi, l’adulte — et c’est comme si on avait changé de place. Je me suis dit : Seigneur, c’est quoi cette affaire-là ? J’ai dit à mon directeur : “Je veux travailler sur les jeunes gais et lesbiennes.” »
Cette mère de famille hétérosexuelle, mariée au père de ses enfants, qui avait grandi dans une famille « traditionnelle » — jusqu’au divorce de ses parents — à une époque où l’on parlait peu de celles et ceux qui sortaient de la norme, a rapidement pris la mesure de sa propre ignorance. « Je m’en vais dans la pratique [du travail social] et je ne connais rien. Je fais partie du problème. »
Au début des années 2000, elle met sur pied l’un des premiers cours universitaires sur la diversité sexuelle et de genre. En parallèle, la loi 84, qui reconnaît la parentalité des couples de même sexe, chemine à l’Assemblée nationale. « Il y avait beaucoup de chercheurs qui disaient : “C’est épouvantable, les enfants vont manquer de ci ou de ça, ça va casser des montagnes généalogiques.” »
Elle commence alors à travailler avec la Coalition des familles LGBTQ+ (CF-LGBTQ+) afin de mieux comprendre comment les enfants vivaient le fait d’avoir deux mères ou deux pères. Aujourd’hui, elle se spécialise dans des recherches portant sur l’impact de la procréation pour autrui sur les liens familiaux des personnes impliquées — les hommes donneurs de sperme ou les femmes porteuses, les parents qui élèvent l’enfant, les enfants eux-mêmes et les autres enfants des deux familles — avec une orientation particulière sur le vécu des enfants. Elle apprend beaucoup de ces derniers, qui ont « longtemps été perçus comme des objets, des personnes trop jeunes pour avoir des opinions ».
« Quand les enfants parlent de liens familiaux, c’est beaucoup plus flexible, plus nuancé que chez les adultes qui ont grandi dans un modèle traditionnel, et ça nous aide à mieux comprendre les dynamiques familiales. »
Basée à l’Université du Québec en Outaouais, elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en procréation pour autrui et liens familiaux. Avec le professeur Martin Blais, du département de sexologie de l’Université de Montréal, et Line Chamberland, du CF-LGBTQ+ — l’une de ses mentores — elle a également codirigé le projet SAVIE-LGBTQ, une étude sur l’inclusion sociale des personnes LGBTQ+, qui s’est échelonnée sur une décennie, de 2016 à 2026.
Le projet « visait au départ à documenter les facteurs d’inclusion et d’exclusion des personnes LGBTQ+ dans différentes sphères de leur vie, ainsi que les politiques sociales qui s’y rattachent », résume la chercheuse. « Dans les années 2010, on était vraiment dans une optique où l’on disait : l’égalité juridique est de plus en plus là ; l’égalité sociale, pas tout à fait, mais quand même. Qu’est-ce qui empêche d’aller vers une pleine égalité sociale ? Quel genre d’égalité juridique nous manque encore ? »
Le bilan complet de l’étude n’est pas encore publié, mais, si les entrevues recommençaient aujourd’hui, elle s’attendrait à des résultats différents, en raison de la montée de la transphobie et de la méfiance envers les personnes non binaires et la diversité de genre.
« À l’époque, on était optimistes, en fait. Ce qu’on entend maintenant, avec des discours de plus en plus présents d’une certaine droite, ça m’inquiète énormément. » Elle constate que la pratique même de la recherche n’est pas à l’abri de cette tendance à diaboliser la diversité. « Aux États-Unis, toute la recherche financée par le gouvernement fédéral sur les communautés LGBTQ+ a été coupée. On n’est pas à l’abri, ici, d’une politique qui dirait : “Ça, ce sont des critères de recherche ‘wokes’.” »
Devant la montée de la haine, elle lance un appel aux personnes qui se trouvent dans une position similaire à la sienne — hétérosexuelles, blanches, éduquées, bénéficiant d’autres formes de privilèges — afin qu’elles s’assument comme alliées, non pas pour parler à la place des personnes concernées, mais pour exprimer leur désaccord comme citoyennes et citoyens. « C’est à nous, des gens qui font partie de la majorité, de dire à nos concitoyens : “Non, ce n’est pas le genre de monde qu’on veut.” »
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