Photos de profil, âge, interactions avec d’autres membres : certaines informations recueillies par Grindr peuvent servir, par défaut, à entraîner ses systèmes d’intelligence artificielle. Le journaliste d’enquête Ronan Farrow vient d’attirer l’attention sur ces pratiques et sur les moyens, parfois peu connus, dont disposent les utilisateurs pour limiter l’exploitation de leurs données personnelles.
Lorsqu’on utilise Grindr, on partage souvent beaucoup plus d’informations qu’on ne le réalise. Au-delà des photos et des conversations, l’application enregistre différentes interactions, notamment les profils consultés et les marques d’intérêt envoyées à d’autres membres. Ces renseignements contribuent au fonctionnement du service, mais certains peuvent également servir au développement de ses technologies d’intelligence artificielle.
C’est sur cette utilisation des données que le journaliste américain Ronan Farrow, connu notamment pour ses enquêtes sur Harvey Weinstein qui ont contribué à l’essor du mouvement #MeToo, a récemment attiré l’attention.
Dans une vidéo d’environ trois minutes publiée sur les réseaux sociaux le 13 octobre, Farrow explique comment Grindr utilise certaines informations personnelles pour entraîner son intelligence artificielle, tout en montrant aux utilisateurs comment désactiver les paramètres qui autorisent cette utilisation.
Son intervention met en lumière une distinction importante : certaines données peuvent être utilisées par défaut, sans que les membres aient expressément donné leur accord, alors que d’autres renseignements, considérés comme plus sensibles, nécessitent un consentement particulier.
gAI, l’intelligence artificielle selon Grindr
Grindr a baptisé son système d’intelligence artificielle gAI, un nom qui se prononce comme gay eye en anglais.
Selon l’entreprise, cette technologie vise à personnaliser davantage l’expérience des membres. Elle peut notamment servir à recommander des profils, à suggérer des conversations, à résumer des échanges précédents ou à rappeler des interactions avec d’autres utilisateurs.
Grindr expérimente également EDGE, une formule d’abonnement haut de gamme qui mise sur de nouvelles fonctionnalités alimentées par l’intelligence artificielle.

Il faut cependant distinguer deux usages de l’intelligence artificielle. Le premier consiste à entraîner les systèmes à partir de données recueillies auprès des utilisateurs afin d’améliorer leurs capacités. Le second concerne le traitement d’informations nécessaire au fonctionnement d’une fonctionnalité précise, par exemple lorsqu’un outil produit le résumé d’une conversation.
Cette différence est essentielle pour comprendre les paramètres de confidentialité proposés par Grindr.
Quelles données peuvent être utilisées sans consentement explicite?
Selon les explications publiées par Grindr, certaines informations peuvent être utilisées par défaut pour entraîner ses systèmes d’intelligence artificielle, à moins que l’utilisateur ne choisisse de s’y opposer.
C’est notamment le cas de l’âge, du nom affiché sur le profil, des photos et des interactions avec d’autres membres, comme les taps, ces marques d’intérêt que l’on peut envoyer sans engager directement une conversation.
D’autres renseignements font l’objet de règles différentes. Grindr affirme qu’une autorisation explicite est nécessaire pour utiliser les conversations privées, la localisation précise, certaines préférences sexuelles et d’autres données sensibles afin d’entraîner ses modèles.
L’entreprise précise également qu’elle n’utilise pas certaines informations relatives à la santé, notamment le statut VIH, les dates de dépistage, les rappels de tests, certains renseignements liés aux pratiques de santé et le statut vaccinal, pour entraîner son intelligence artificielle ou alimenter ses fonctionnalités fondées sur cette technologie.
Toutefois, même lorsque les conversations ne sont pas utilisées pour entraîner les modèles, leur contenu peut être traité pour faire fonctionner certaines fonctionnalités, notamment les outils de résumé des échanges, si ceux-ci sont activés.
Il ne s’agit donc pas d’affirmer que Grindr rend publiques les conversations privées de ses membres. La question concerne plutôt les différentes utilisations de ces renseignements et la capacité des utilisateurs à les contrôler.
Pourquoi Ronan Farrow s’intéresse-t-il à Grindr?
Dans son intervention, Farrow ne se limite pas aux nouvelles fonctionnalités de l’application. Il rappelle également plusieurs controverses entourant la gestion des renseignements personnels de Grindr.
En 2018, l’entreprise avait cessé de communiquer certaines informations relatives au statut VIH de ses utilisateurs à deux sociétés externes après la révélation de cette pratique.
Plus récemment, en septembre 2026, Grindr a accepté de verser 26 millions de livres sterling pour régler un recours intenté au Royaume-Uni par environ 12 000 utilisateurs qui affirmaient que des renseignements personnels sensibles, notamment des données relatives au VIH dans certains cas, avaient été communiqués sans leur consentement. L’entreprise a contesté les allégations et n’a reconnu aucune responsabilité dans le cadre du règlement.
Farrow évoque également l’affaire Jeffrey Burrill, un haut responsable de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis qui avait démissionné en 2021 après la publication d’informations établissant un lien entre son identité et des données de localisation associées à l’utilisation de Grindr. Burrill a par la suite poursuivi l’entreprise, qui a contesté les accusations.
Ces précédents rappellent les conséquences que peut avoir la circulation de renseignements particulièrement intimes.
Pour les personnes LGBTQ+, la confidentialité peut représenter un enjeu de sécurité. Une divulgation non souhaitée de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre ou de certaines informations relatives à la santé peut entraîner des discriminations, des difficultés professionnelles ou des conflits familiaux. Dans les pays où les relations homosexuelles sont criminalisées, les risques peuvent être encore plus graves.
Comment empêcher Grindr d’utiliser certaines données pour entraîner son IA?
L’un des aspects les plus utiles du travail de Ronan Farrow est de montrer concrètement où se trouvent les paramètres permettant de limiter l’utilisation des renseignements personnels.

Selon les indications publiées par Grindr, la démarche est la suivante :
- Ouvrir Grindr et accéder à son profil.
- Ouvrir les Paramètres (Settings).
- Accéder au Centre de sécurité et de confidentialité (Safety & Privacy Center), puis à la section Confidentialité (Privacy).
- Sélectionner Paramètres de confidentialité (Privacy Settings).
- Rechercher la rubrique AI Technology Controls, consacrée aux contrôles de l’intelligence artificielle.
- Vérifier les options AI Technology Training: Special Category Data et Enable gAI™ Features, puis désactiver les autorisations que l’on ne souhaite pas accorder.
La première option concerne l’utilisation des données sensibles pour entraîner l’intelligence artificielle. La seconde permet notamment de refuser l’utilisation de certaines autres données pour l’entraînement et de désactiver des fonctionnalités d’IA facultatives.
Il est préférable de vérifier les deux réglages plutôt que de supposer qu’un seul suffit à limiter toutes les utilisations possibles.
L’emplacement exact des options peut varier selon la version de l’application (et si vous êtes sur un téléphone de type Android ou iOS) et la langue utilisée.
Peut-on vraiment empêcher toute utilisation de ses données?
La désactivation de ces paramètres ne signifie pas que Grindr cesse de traiter tous les renseignements personnels. L’entreprise explique notamment qu’elle continue d’utiliser certains systèmes automatisés pour détecter les fraudes, les comportements abusifs, les contenus interdits et d’autres activités susceptibles de compromettre la sécurité de la plateforme. Ces mécanismes de protection ne peuvent pas être désactivés individuellement.
Ronan Farrow attire également l’attention sur une autre limite : retirer aujourd’hui son autorisation ne garantit pas nécessairement que des informations utilisées auparavant pour entraîner un modèle puissent être retirées de celui-ci.
Pour les utilisateurs qui souhaitent mieux protéger leur vie privée, quelques précautions supplémentaires peuvent donc être utiles : limiter les renseignements personnels affichés sur leur profil, éviter de communiquer des informations permettant de les identifier inutilement, vérifier les autorisations de localisation et consulter les paramètres liés à la publicité personnalisée.
Il est également possible de s’informer sur les droits d’accès et de suppression des données personnelles prévus par la politique de confidentialité de Grindr. Ces démarches demeurent distinctes des paramètres d’intelligence artificielle.
Une question de consentement et de transparence
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les applications de rencontre promet de nouvelles fonctionnalités, mais elle soulève aussi des interrogations sur la façon dont les renseignements personnels sont exploités.
Les membres de Grindr peuvent apprécier les recommandations personnalisées ou les outils facilitant leurs conversations sans nécessairement souhaiter que leurs photos et leurs habitudes d’utilisation servent à développer les technologies de l’entreprise.
C’est précisément la question soulevée par Ronan Farrow : les utilisateurs savent-ils réellement à quelles utilisations de leurs données ils consentent, particulièrement lorsque certaines autorisations sont activées par défaut?
Pour une application qui recueille des informations aussi intimes, la possibilité de faire des choix éclairés en matière de confidentialité est particulièrement importante.
L’enquête de Farrow rappelle ainsi l’intérêt de prendre quelques minutes pour consulter ses paramètres. Une démarche simple qui ne supprime pas tous les risques, mais qui permet au moins de mieux contrôler certaines utilisations de ses renseignements personnels.
Pour en savoir plus : Les explications officielles de Grindr sur l’intelligence artificielle et la confidentialité.

