Le Pentagone a ordonné de ne plus former de nouvelles recrues vivant avec le VIH, malgré une décision judiciaire attendue sous peu. Une mesure que des juristes et des organismes de défense des droits qualifient de discriminatoire — et qui, selon eux, pourrait ouvrir la porte à d’autres reculs, notamment visant les personnes trans.
Selon des directives transmises par le U.S. Military Entrance Processing Command obtenues par CNN, le Département de la Défense (DOD) a demandé aux responsables du recrutement de suspendre l’envoi en formation de tout candidat VIH+. Le mémo, daté du 16 janvier 2026, indique que « nous mettons sur pause tout départ en formation d’applicants VIH+ et ferons un suivi dans les prochaines semaines », dans l’attente d’un jugement d’une cour d’appel.
Derrière cette formule administrative, des parcours de vie se retrouvent brusquement mis entre parenthèses.
« On vous dit que vous n’êtes pas apte… pour une condition gérable »
« Comme quelqu’un qui a été illégalement expulsé du Peace Corps pour avoir obtenu un résultat positif au VIH en 2008, je peux vous dire que c’est extrêmement démoralisant de se faire dire par son gouvernement qu’on n’est pas apte au service pour une condition qui peut être facilement et complètement gérée avec une pilule par jour », affirme Jeremiah Johnson, cofondateur du HIV Funding Campaign et directeur général de PrEP4All, dans une déclaration rapportée par le site web de The Advocate.
Johnson dénonce des politiques « non scientifiques » qui, selon lui, tendent à se propager dans l’appareil d’État : « Elles peuvent mener à d’autres politiques d’embauche discriminatoires et influencer des efforts récents visant à couper le financement de services essentiels de traitement, de soins et de prévention du VIH. »
Des tribunaux ont déjà jugé la politique inconstitutionnelle… mais l’enrôlement reste bloqué
Les tribunaux s’étaient déjà prononcés dans Harrison v. Austin et Roe & Voe v. Austin, concluant que la politique militaire empêchant la commission et la rétention de militaires vivant avec le VIH — lorsque leur charge virale est indétectable, qu’ils ne présentent aucune limitation de santé et aucun risque de transmission — est inconstitutionnelle.
À la suite de ces décisions, l’administration Biden avait annoncé en juillet 2022 qu’elle ne défendrait plus certaines restrictions. Le secrétaire à la Défense de l’époque, Lloyd Austin, n’avait pas porté ces jugements en appel et avait plutôt demandé aux différentes branches de modifier leurs règlements. Mais une faille majeure demeurait : la barrière à l’enrôlement, elle, n’avait pas été levée.
Une nouvelle poursuite et une victoire en 2024
En novembre 2022, trois personnes vivant avec le VIH — représentées par Lambda Legal — ont contesté directement la règle empêchant l’enrôlement : Isaiah Wilkins, homme noir gai souhaitant joindre l’armée de terre; Carol Coe (pseudonyme), femme trans latina lesbienne voulant se réenrôler après avoir été libérée des forces; Natalie Noe (pseudonyme), femme hétéro souhaitant s’enrôler.
En août 2024, un juge fédéral leur a donné raison et a invalidé l’interdiction. Dans Wilkins v. Austin, la cour a estimé que la politique violait la clause d’égalité de protection du cinquième amendement ainsi que l’Administrative Procedure Act, notamment parce qu’elle alimente « la stigmatisation persistante entourant les personnes vivant avec le VIH tout en nuisant activement aux objectifs de recrutement de l’armée ».
L’administration Trump porte la cause en appel : « irrationnel, arbitraire, discriminatoire »
Le DOD de Donald Trump a porté la décision devant la Cour d’appel à Richmond (en Virginie). Un jugement est attendu « dans les prochaines semaines ».
Pour Greg Nevins, avocat principal à Lambda Legal, l’issue ne devrait pas surprendre : « Comme la cour a approuvé une injonction que nous avions obtenue dans un dossier précédent et a rendu plusieurs décisions favorables… le même tribunal ne devrait pas, et probablement ne va pas, se contredire. »
« Ça devrait être illégal — et ça a été jugé illégal dans toutes les décisions jusqu’ici, insiste Nevins. Spécifiquement, l’interdiction militaire liée au VIH a été considérée irrationnelle, discriminatoire, arbitraire et capricieuse concernant des personnes asymptomatiques vivant avec le VIH avec une charge virale indétectable. »
Recrues en suspens, silence et climat de peur
En attendant, plusieurs recrues se retrouvent dans un flou complet. Reggie Dunbar II, fondateur et PDG de Poz Military & Veterans USA INTL — et lui-même vétéran — décrit une confusion généralisée.
Selon lui, des candidats ont été « mis sur la glace » sans explication. Il raconte notamment le cas d’un proche dont la date de déploiement a été repoussée à octobre, sans avertissement, le plongeant dans un « étrange état mental ». Dunbar ajoute que des militaires vivant actuellement avec le VIH gardent souvent leur statut secret, « comme s’ils faisaient partie d’un petit groupe qui chuchote ».
« C’est très décourageant. Ça me ramène personnellement à l’époque d’ACT UP, dit-il. Il se peut qu’on doive recourir aux mêmes tactiques que dans les années 1980 pour se faire entendre. Parce que souvent, le VIH, l’orientation sexuelle… ce sont des choses qu’on balaie sous le tapis. »
Un précédent qui pourrait servir contre les personnes trans?
Cette suspension survient alors qu’en décembre, une cour d’appel fédérale a temporairement donné raison à l’administration Trump sur un autre front, en bloquant l’entrée en vigueur d’une injonction nationale qui devait suspendre l’interdiction visant les personnes trans dans l’armée pendant qu’une poursuite suit son cours. Des militaires trans auraient été forcés à la retraite.
Des défenseurs des droits craignent maintenant un effet domino : que la mesure contre les recrues séropositives renforce l’argumentaire contre les troupes trans — ou serve de voie juridique pour élargir l’interdiction, jusqu’à viser aussi des militaires déjà en service.
Il conclut en évoquant l’avertissement de sa grand-mère : « Elle disait qu’il existe une manière de passer par la porte arrière pour se retrouver à l’avant. Empêcher l’enrôlement des gens vivant avec le VIH, c’est une façon de passer par la porte arrière pour éventuellement se retrouver à l’avant — et peut-être sortir aussi ceux et celles qui vivent avec le VIH et qui sont encore en service actif, ainsi que les personnes trans. »

