Nous venons d’apprendre que l’insatiable cinéaste allemand Rosa von Praunheim, figure fondatrice du militantisme homosexuel en Europe, s’est éteint il y a quelqeus semaines, le 17 décembre 2025 à l’âge de 83 ans. Activiste gay de la première heure, agitateur médiatique assumé, artiste prolifique jusqu’à l’excès, il laisse derrière lui une œuvre gargantuesque de plus de 150 films — résolument pédée, loufoque, indocile et profondément politique. Retour sur un créateur hors norme, amoureux des marges et combattant infatigable pour la visibilité homosexuelle.
Rosa von Praunheim s’est littéralement inventé lui-même, à commencer par son nom. « Rosa », me confiait-il au milieu des années 1990 (quand je l’ai rencontré à Montréal alors que j’étais responsable de la programmation dI’image+nation) : le rose en allemand, renvoie au triangle rose imposé aux déportés homosexuels dans les camps de concentration nazis. « Praunheim », c’est le quartier de Francfort où il a grandi, affublé d’une particule aristocratique ironique, comme une provocation de plus. Né Holger Mischwitzky, il fait très tôt de son identité une arme politique et artistique.


Au début des années 1960, il s’installe à Berlin-Ouest pour étudier la peinture à la prestigieuse Universität der Künste. L’expérience tourne court : il s’ennuie, claque la porte et préfère explorer la ville autrement. Le jeune homme profite de ses vingt ans, fréquente assidûment les bars gays clandestins et découvre un monde souterrain qui nourrira toute son œuvre. À la fin des années 1960, il commence à tourner ses premiers courts métrages, bricolés, irrévérencieux, déjà profondément politiques.
1971 : l’année du scandale fondateur
L’année 1971 marque un tournant décisif. Deux longs métrages de Rosa von Praunheim sont diffusés à la télévision publique allemande, provoquant une onde de choc. Le premier, Die Bettwurst, est une satire hilarante et cruellement camp de l’enfer du couple hétérosexuel petit-bourgeois, englué dans la routine et les conventions sociales. Le film rencontre un succès immédiat en Allemagne et deviendra culte.
Mais c’est le second, au titre fleuve — Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit — qui va inscrire Praunheim dans l’histoire et faire le tour du monde. Mi-pamphlet, mi-manifeste, le film raconte, en une suite de tableaux aussi drôles que cyniques, le parcours d’un jeune homosexuel de Berlin-Ouest qui se libère peu à peu des idéaux conservateurs pour embrasser une conscience politique. « À travers le scandale que ce film a déclenché, je suis devenu célèbre et mal famé », aimait rappeler le cinéaste avec gourmandise. Au-delà du tollé, le film provoque une véritable prise de conscience collective : dans les jours et les semaines suivant sa diffusion, le mouvement gay allemand s’organise et prend forme.
Depuis ce coup d’éclat, Rosa von Praunheim n’a jamais cessé de tourner, à un rythme effréné, jusqu’aux derniers mois de sa vie. Longs métrages, documentaires, docufictions : il enchaîne les projets, parfois au détriment de la finition, mais toujours avec une curiosité insatiable pour les corps, les désirs et les marges. Cette profusion, parfois inégale, fait aussi le charme de son œuvre, peuplée de figures excentriques et de sujets que peu d’autres osaient aborder.

En plus d’avoir montré le premier baiser homosexuel de l’histoire du cinéma allemand, Rosa von Praunheim s’impose comme un activiste radical, prêt à dégainer quand il le juge nécessaire. Au début des années 1990, il provoque un scandale retentissant en outant en direct deux vedettes de la télévision allemande, estimant que leur silence entretenait l’hypocrisie ambiante. Dès 1985, il réalise Un virus sans morale, premier film allemand à aborder frontalement l’épidémie de sida, ouvrant la voie à sa future Trilogie du sida.
Personnage public à part entière, Praunheim adore aussi brouiller les pistes sur les plateaux télé : déguisé en magicien, en clown ou en dompteur, il fait de chaque apparition une performance. Il aime choquer, déranger, faire rire — et surtout se faire entendre.
Une sortie à son image
Sa santé déclinant, Rosa von Praunheim épouse en décembre 2025 l’homme qui partage sa vie depuis de nombreuses années, Oliver Sechting. Cinq jours plus tard, il s’éteint.

La cérémonie, fidèle à son esprit, est tout sauf austère : bulles de champagne, costume rose et paillettes. Du Rosa tout craché. Plutôt qu’une révérence discrète, il aura choisi une dernière pirouette flamboyante avant de tirer sa révérence.
Rosa von Praunheim en six films essentiels
Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit (1971)
L’œuvre fondatrice de Praunheim : le parcours d’un jeune homosexuel de Berlin-Ouest, de l’imitation du modèle hétéro à l’émancipation politique au contact de l’underground gay.
L’Armée des amants ou La Révolte des pervers (1979)
Documentaire sur le mouvement homosexuel aux États-Unis dans les années 1970, basé sur des dizaines d’entrevues avec des activistes de New York et de San Francisco.
Un virus sans morale (1985)
Première fiction allemande sur le sida : une comédie grinçante où les personnes contaminées sont internées sur une île-prison. Un film visionnaire et dérangeant.
Transexual Menace (1995)
Portrait engagé du groupe d’activistes trans américain·e·s Transexual Menace.
L’Einstein du sexe (1999)
Biopic du docteur Magnus Hirschfeld, pionnier de la cause LGBTIQA+ en Allemagne, contraint à l’exil après le pillage de son institut par les nazis.
Darkroom – Des gouttes mortelles (2019)
Polar inspiré de faits réels : un tueur en série empoisonne ses victimes dans les clubs gays berlinois.

