Jeudi, 18 juin 2026
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    Effacer les triangles roses sur la chaussée du Village, ce serait comme effacer notre histoire

    Sur les réseaux sociaux, certain·es se sont plaint·es de l’utilisation du triangle rose dans le concept de piétonnisation du Village. Fait étonnant, plusieurs de ces critiques ont été formulées avant même que le projet soit complété et que l’ensemble de la conception, qui intègre également les couleurs du drapeau arc-en-ciel, puisse être apprécié dans son contexte. Malgré cela, certain·es ont même demandé que les triangles roses soient effacés.

    Un des arguments avancés par les mêmes mécontent·es, c’est que cela ne rappellerait pas de bons souvenirs. Justement, aurais-je envie d’écrire, c’est exactement la raison de leur présence : un rappel de notre histoire. Dans un monde où, actuellement, de plus en plus de pays tentent de
    restreindre nos libertés, voire de les criminaliser, nous devons rester vigilant·es et surtout montrer notre solidarité. Quoi de mieux, alors, que ce symbole pour que nous restions éveillé·es et connecté·es avec la réalité ? D’autres villes sont allées plus loin en créant des mémoriaux avec le triangle rose pour rendre hommage à toustes celles et ceux qui ont péri pendant cette période : Amsterdam, Sydney, Berlin, New York, pour n’en citer que quelques-unes.

    L’Allemagne nazie, dès les années 1930, s’est lancée dans une chasse aux homosexuels en se fondant sur le paragraphe 175 du Code pénal, qui criminalisait l’homosexualité. Les nazis ont alors imposé des insignes distinctifs à tous les groupes minorisés qu’ils considéraient comme des parias. Les homosexuels identifiés devaient alors porter ce triangle rose. Un grand nombre ont été arrêtés et ont fini dans les camps de la mort, où plusieurs ont été exterminés. On estime à plus de 50 000 le nombre de personnes condamnées en vertu de cette loi, et entre 10 000 et 15 000 celles qui ont été envoyées dans les camps de concentration, dont 53 % auraient été tuées.

    Eh oui, ce n’est pas une histoire drôle, mais elle peut faire écho à tous les pays qui, par divers moyens, tentent de faire disparaître les personnes 2ELGBTQ+ de leur territoire. Et ce symbole demeure un rappel puissant des tentatives, hier comme aujourd’hui, d’effacer les personnes LGBTQ+ de l’espace public. Les triangles roses sont aussi une occasion, pour les plus jeunes, de découvrir l’histoire de leurs communautés, peut-être de se l’approprier et de la transmettre plus tard.

    Mais le triangle rose ne fait pas uniquement écho à cette période monstrueuse du siècle dernier, il ne faut pas non plus oublier ça. Et la SDC en était aussi consciente quand elle a décidé de peindre ces triangles roses comme symbole en plus de l’arc-en-ciel. Gabrielle Rondy, directrice générale de la Société de développement commercial (SDC) du Village, confirme que les triangles roses « ont effectivement fait jaser sur les réseaux sociaux », mais elle rappelle que le choix n’a pas été pris à la légère. « Nous sommes très conscientes de la charge historique du symbole ».

    Rappelons que dès les premiers mouvements gais et lesbiens des années 1970, les militant·es se sont réapproprié le triangle rose comme symbole de mémoire, de résistance et de fierté. Un retournement du stigmate. On l’arborait durant les manifestations, les fêtes et les marches de la Fierté (pendant au moins une bonne décennie), et même au quotidien. Des journaux communautaires et alternatifs, des bars aussi, ont porté ce nom. Des associations l’ont utilisé comme logo, comme ACT UP — avec le triangle rose et la phrase « Silence = Death » (« Le silence, c’est la mort », en lien avec la lutte pour l’accès aux soins pour les personnes atteintes du sida) — ou encore SOS Homophobie, en France et les Archives Gaies au Québec, Il faudra l’arrivée du drapeau arc-en-ciel, puis de ses dérivés, pour que le triangle rose perde de sa popularité. Mais pas du symbole qu’il représentait et représente encore.
    Le triangle rose a donc toute sa place dans le Village. Plus que jamais, il est un lien entre le présent et le passé; il fait partie de notre mémoire collective, mémoire collective qui a l’air de faire cruellement défaut à ces personnes qui voudraient que le triangle rose disparaisse du revêtement de la rue Sainte-Catherine.

    Il faut alors saluer le choix de la SDC du Village pour son devoir de mémoire. Depuis des années, la SDC met toute son énergie à faire du Village un lieu accueillant, parfois festif, afin qu’il soit à l’image de nos communautés et de leur histoire. Nous connaissons toustes les contraintes auxquelles la SDC doit faire face, ce qui ne l’empêche pas de multiplier les initiatives, en partenariat et en solidarité avec d’autres organismes.

    Parce qu’au fond, si l’on commence à effacer de l’espace public tout ce qui nous rappelle les moments douloureux de notre histoire, il ne restera bientôt plus grand-chose à commémorer. Finissons donc avec un peu d’humour. Si le triangle rose fait écho à un passé trop douloureux et qu’il ne devrait pas avoir sa place dans le Village, j’ai d’autres propositions du même genre. Fermons le parc de l’Espoir, qui rend hommage aux personnes victimes du sida : cela rappelle trop de mauvais souvenirs. Poussons le bouchon un peu plus loin : abandonnons le défilé, qui, comme tous les défilés de la Fierté à travers le monde, commémore Stonewall, les affrontements entre des membres de nos communautés et la police en 1969. Pas de bons souvenirs non plus.

    Évidemment, j’ironise. On ne peut pas moralement effacer notre histoire. D’autant plus que le triangle rose ne symbolise plus depuis longtemps uniquement la persécution. Les communautés LGBTQ+ l’ont repris à leur compte et l’ont transformé en symbole de résistance, de fierté et de mémoire collective. Vouloir le faire disparaître parce qu’il rappelle une période sombre, c’est oublier tout ce qu’il est devenu depuis.

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