Le monde de la danse contemporaine québécoise est en deuil. Le chorégraphe, danseur, pédagogue et artiste visuel Daniel Léveillé est décédé le 8 juin 2026 à Montréal des suites d’un cancer de la gorge. Il avait 73 ans.
Figure incontournable de la danse contemporaine au Québec depuis près d’un demi-siècle, Daniel Léveillé laisse derrière lui une œuvre singulière, exigeante et profondément humaine qui a marqué plusieurs générations d’artistes et de spectateurs. Reconnu pour son exploration du corps dans toute sa vulnérabilité, sa force et son imperfection, il a construit un langage chorégraphique unique qui a rayonné bien au-delà des frontières québécoises.
Né le 24 novembre 1952 à Sainte-Rosalie, Daniel Léveillé découvre la danse à la fin des années 1970 après avoir amorcé un parcours en architecture. Cette rencontre avec le mouvement et la création transforme sa vie. Il se forme notamment auprès de Lawrence Gradus à l’école Entre-Six et participe aux activités du Groupe Nouvelle Aire, véritable laboratoire de la danse contemporaine québécoise.

Très tôt, il affirme une personnalité artistique distincte. À la fin des années 1970, il signe ses premières chorégraphies avec la jeune danseuse Louise Lecavalier, qui deviendra plus tard une figure légendaire de la danse internationale. À la même époque, il est également choisi par Françoise Sullivan lors du retour à la scène de la pionnière de l’automatisme et de la danse moderne québécoise.

Crédit photo : Julie Artacho
Au cours des années 1980, Daniel Léveillé développe progressivement une écriture chorégraphique caractérisée par sa rigueur formelle, sa musicalité et son attention minutieuse aux possibilités du corps humain. Son parcours croise alors celui de nombreux créateurs du théâtre et de la danse québécoise. En 1985, il collabore notamment avec le metteur en scène Denis Marleau pour la création de Théorème 85, adaptation de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini présentée au Théâtre de Quat’Sous. Parmi les interprètes figure Martin Faucher, qui deviendra plus tard son compagnon de vie avant de demeurer l’un de ses plus proches amis.
« Daniel était mon présent », a confié Martin Faucher au lendemain de son décès. « Je suis profondément admiratif de son œuvre chorégraphique. Plusieurs passages de ses pièces me faisaient monter les larmes aux yeux. Aujourd’hui, c’est son départ qui me fait pleurer. »
En 1991, Daniel Léveillé fonde sa propre compagnie, Daniel Léveillé Danse (DLD), qui deviendra le principal véhicule de son œuvre. Pendant près de trente ans, il y développe une démarche artistique radicale où le corps occupe toute la place. Dans plusieurs de ses créations, les interprètes apparaissent nus ou presque nus, non pas dans une perspective provocatrice, mais pour révéler l’humanité fondamentale des êtres.
« La peau est le seul vêtement que le corps puisse véritablement porter », disait-il à propos de cette présence récurrente de la nudité dans son travail.
Son œuvre explore avec une rare intensité la fragilité, la solitude, le désir, la douleur, la résistance et la mortalité. Chaque mouvement semble chercher à dévoiler ce qui se cache sous les apparences, au plus profond de l’expérience humaine.
Parmi ses créations les plus marquantes figurent Le sacre du printemps, Amour, acide et noix, La pudeur des icebergs, Crépuscule des océans, Solitudes solo, Solitudes duo et Quatuor tristesse. Créée à l’Agora de la danse en 2001, Amour, acide et noix demeure sans doute son œuvre la plus emblématique. Présentée pendant de nombreuses années en Europe, aux États-Unis et au Canada, elle propulse sa carrière sur la scène internationale.
Au total, Daniel Léveillé aura créé 28 œuvres diffusées dans 25 pays, un rayonnement remarquable pour un artiste dont la démarche est demeurée résolument indépendante et fidèle à ses convictions.
Parallèlement à sa carrière de créateur, Daniel Léveillé a consacré une part importante de sa vie à l’enseignement. De 1988 à 2013, il enseigne la composition et la chorégraphie au Département de danse de l’Université du Québec à Montréal. Pendant un quart de siècle, il accompagne et forme de nombreux artistes qui marqueront à leur tour la scène contemporaine québécoise, parmi lesquels Frédérick Gravel, Dave Saint-Pierre, Catherine Gaudet, Étienne Lepage et Manuel Roque.
Réputé pour sa générosité intellectuelle autant que pour ses exigences artistiques, il poursuivait souvent son accompagnement bien au-delà des salles de cours. Il aidait les jeunes créateurs à développer leur carrière, à diffuser leurs œuvres et à trouver leur place dans le milieu professionnel.
Cette volonté de transmission se manifeste également par la création, en 2010, d’un programme de mentorat au sein de sa compagnie. Parmi les artistes qui en bénéficieront figure Frédérick Gravel, qui lui succède naturellement à la direction artistique de DLD en 2018.
À l’annonce de son décès, Gravel a rendu hommage à celui qu’il considérait comme son mentor et son allié, soulignant l’immense contribution de Daniel Léveillé au développement de la danse contemporaine québécoise.
Les distinctions reçues au fil de sa carrière témoignent de l’importance de son apport. Son œuvre Solitudes solo lui vaut notamment le Prix de la meilleure œuvre chorégraphique aux Prix de la danse de Montréal en 2012. En 2017, il reçoit le Grand Prix de la danse de Montréal, la plus prestigieuse reconnaissance accordée dans son domaine.
Mais au-delà des honneurs, c’est l’empreinte humaine et artistique qu’il laisse qui demeure exceptionnelle. Daniel Léveillé aura consacré sa vie à sonder les mystères du corps et de la condition humaine. Pour lui, la création était indissociable du désir de vivre. Comme le rappelle le communiqué publié par sa compagnie à la suite de son décès : « Pour Daniel Léveillé, création et pulsion de vie sont intimement liées ; l’activité créatrice étant essentiellement la mise en jeu du désir. »
Avec sa disparition, le Québec perd l’un de ses plus grands chorégraphes contemporains. Son œuvre continue toutefois de vivre à travers les artistes qu’il a inspirés, les générations qu’il a formées et les spectateurs qu’il a profondément touchés.
Une soirée hommage consacrée à sa mémoire et à son héritage artistique sera organisée prochainement à Montréal.
Un documentaire sur Daniel Léveillé
Quelques vidéos

