Lundi, 8 juin 2026
• • •
    Publicité

    Le premier Qatari ouvertement gai s’inquiète du recul des droits LGBTQ+… aux États-Unis

    En 2022, alors que le Qatar accueillait la Coupe du monde de football de la FIFA sous le regard de la planète entière, le Dr Nasser Mohamed faisait lui aussi les manchettes internationales. Médecin, militant et chercheur, il devenait alors le premier Qatari à faire publiquement son coming out comme homme gai.

    Trois ans plus tard, alors que les préparatifs s’intensifient en vue de la Coupe du monde de 2026, qui sera organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, Mohamed continue de porter la voix des communautés LGBTQ+ du Golfe. Installé à San Francisco, il observe toutefois avec inquiétude l’évolution de la situation politique américaine. Selon lui, certains discours et certaines politiques rappellent des mécanismes qu’il a connus dans son pays d’origine.

    Dans une entrevue accordée au magazine Attitude, il revient sur son parcours, sur la réalité vécue par les personnes LGBTQ+ au Qatar et sur les inquiétudes que lui inspire la montée des mouvements conservateurs aux États-Unis.

    Grandir sans mots pour se définir

    Nasser Mohamed a grandi à Al Wakra, une ville côtière située au sud de Doha, bien avant que le Qatar ne connaisse la transformation économique spectaculaire des dernières décennies. « Je n’avais pas accès à Internet, je ne parlais qu’arabe et tout était très traditionnel », raconte-t-il.

    Dans cette société fortement encadrée par les normes sociales et religieuses, les fréquentations amoureuses étaient pratiquement inexistantes, qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles. Les mariages arrangés demeuraient la norme et les attentes familiales étaient clairement définies. « Je n’avais aucun modèle LGBTQ+. Je ne connaissais même pas le mot pour désigner l’homosexualité. Dès le secondaire, les discussions sur mon futur mariage avaient déjà commencé. »

    Il explique avoir très tôt ressenti un profond décalage entre ce que l’on attendait de lui et ce qu’il était réellement. « Quelque part dans mon corps et dans mon âme, je savais que quelque chose ne fonctionnait pas. Je ne pouvais pas l’expliquer, mais je savais que je ne pouvais pas suivre ce chemin. »

    Avec le recul, après avoir quitté le pays et fait son coming out, il a découvert l’ampleur des abus rapportés par d’autres personnes LGBTQ+ : arrestations arbitraires, détentions, violences psychologiques et pratiques de conversion encouragées ou tolérées par l’État. « Quand vous n’avez pas de droits, vous n’avez aucune protection », résume-t-il.

    Une sortie du placard pendant la Coupe du monde

    Pourquoi avoir choisi de faire son coming out précisément durant la Coupe du monde de 2022?

    Pour Mohamed, la réponse remonte à l’enfance. « Quand j’étais enfant, je jouais dans le jardin et je ne remettais jamais en question ma place dans le monde. » Puis, au fil des années, les messages lui indiquant qu’il n’avait pas sa place se sont multipliés.« À cause de mon identité, de mon parcours, de ce que j’étais. »

    Après avoir quitté le Qatar pour s’installer aux États-Unis, il a traversé plusieurs épreuves personnelles, dont une relation de cinq ans qui s’est terminée douloureusement.

    Parallèlement, il voyait son pays natal inviter le monde entier à célébrer le football. « Le Qatar accueillait des gens comme moi pendant la Coupe du monde, alors que des personnes comme moi ne pouvaient pas réellement y exister librement. »

    Il insiste toutefois sur le fait que sa démarche n’était pas d’abord un geste politique. « Mon coming out n’était pas une attaque contre le gouvernement. C’était une façon de retrouver ce jardin de mon enfance, cet endroit où je savais que j’avais ma place avant que la société me dise le contraire. »

    Selon Mohamed, la Coupe du monde a permis de rendre visibles les réalités LGBTQ+ au Qatar, mais elle n’a pas produit les changements structurels que plusieurs espéraient. « La visibilité est importante. Elle permet aux gens de se connecter et de se reconnaître. Mais en matière de reddition de comptes, la Coupe du monde a échoué. »

    Il estime même que certaines formes de répression se sont intensifiées depuis 2022. « On observe des campagnes plus organisées visant les personnes LGBTQ+. »

    Parmi les abus documentés par des organisations comme Human Rights Watch figurent l’utilisation d’applications de rencontre pour piéger des personnes LGBTQ+, des opérations de surveillance, des arrestations et des détentions arbitraires. Mohamed évoque également des interventions visant directement l’expression de genre. « Des agents peuvent arrêter des personnes dans la rue, leur enlever leur maquillage avec des lingettes et les détenir s’ils jugent leur apparence non conforme. » Les personnes trans seraient particulièrement vulnérables à ces pratiques.

    Les États-Unis sur une pente inquiétante?

    Installé à San Francisco, l’une des villes les plus inclusives du pays, Mohamed affirme néanmoins ressentir une inquiétude croissante face au climat politique américain. « J’ai vécu sous un régime extrêmement autoritaire. Je reconnais certains schémas lorsque je les vois apparaître ailleurs. »

    Selon lui, le principal danger réside dans la déshumanisation des minorités. « Tout commence lorsqu’on identifie une différence chez quelqu’un et qu’on utilise cette différence pour le considérer comme moins humain. Ensuite viennent la perte des droits, l’exclusion et la persécution. »

    Il estime que certains discours actuellement entendus aux États-Unis suivent cette logique. « C’est surtout le langage utilisé qui m’inquiète. »

    À l’approche de la Coupe du monde de 2026, Mohamed croit que les organisations sportives internationales doivent aller au-delà des déclarations symboliques. Il cite notamment les propos du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui avait déclaré lors du tournoi de 2022 : « Aujourd’hui, je suis gai. Aujourd’hui, je suis Qatari. »

    « Ce genre de déclaration ignore la réalité vécue par les personnes concernées », affirme Mohamed. « Ces gestes ne réparent aucun préjudice. Ils servent surtout à masquer les problèmes. »

    Malgré les difficultés, Mohamed refuse de céder au pessimisme. Ce qui lui donne espoir, dit-il, ce sont les gens qui continuent de soutenir les autres et de créer des espaces d’appartenance. « Nous avons tous notre propre jardin. Même lorsque la société nous dit que nous n’avons pas notre place, nous continuons à chercher le chemin pour y revenir. »

    Une image simple, mais puissante, qui résume à la fois son parcours personnel et le combat de nombreuses personnes LGBTQ+ à travers le monde : celui de pouvoir vivre ouvertement, en sécurité, et sans avoir à justifier leur existence.

    Abonnez-vous à notre INFOLETTRE!

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité