Harcèlement, campagnes de dénigrement, transphobie et homophobie assumées : plusieurs développeur·euses dénoncent l’inaction de Steam face aux discours haineux qui prolifèrent sur la plateforme.
Incontournable dans l’univers du jeu vidéo sur PC, Steam occupe une position quasi monopolistique. Boutique numérique, bibliothèque personnelle, réseau social, espace de discussion et surtout système de notation influent : la plateforme de Valve est aujourd’hui un passage obligé pour tout studio souhaitant rejoindre un large public.
Chaque jeu y est évalué par les utilisateur·rices, qui peuvent publier des critiques positives ou négatives. Ces avis sont compilés et résumés par une mention allant de « extrêmement positif » à « extrêmement négatif ». À titre d’exemple, le récent Mewgenics affiche déjà près de 20 000 évaluations jugées « très positives ».
Ces notes sont loin d’être anodines : pour de nombreux studios indépendants, elles peuvent déterminer le succès — ou l’échec — commercial d’un projet.
Mais derrière cette vitrine démocratique se cache une réalité beaucoup plus sombre.
Un climat toxique toléré
Selon une enquête du Guardian, la modération de Steam laisse largement circuler des contenus haineux, malgré des règles communautaires qui interdisent explicitement « les insultes, les propos violents, les accusations publiques et la discrimination ».
Dans les faits, plusieurs développeur·euses affirment que la violence verbale est monnaie courante — dans les critiques, les commentaires et les forums. Deux mécanismes sont particulièrement problématiques :
- Les évaluations publiques, où s’expriment bigoterie et attaques personnelles ;
- Les listes de “curateurs”, censées recommander des jeux, mais parfois détournées en outils de boycottage idéologique.
Pour plusieurs créateur·rices queer ou allié·es, ces espaces sont devenus des tribunes pour des campagnes de harcèlement coordonnées.
Un champ de bataille pour une «pseudo guerre culturelle »
Parmi les personnes touchées figure Nathalie Lawhead, développeuse indépendante ayant dénoncé publiquement des agressions sexuelles dont elle affirme avoir été victime. Sur les pages de ses jeux, certaines critiques ne se limitent pas à juger le produit : elles l’attaquent personnellement, la traitent de menteuse et relaient des propos misogynes et antisémites.
Malgré des signalements répétés pendant deux ans, ces commentaires sont restés en ligne. Steam a justifié sa position en affirmant ne pas pouvoir « vérifier la véracité des propos » publiés par les utilisateur·rices et éviter toute intervention qui pourrait être perçue comme de la censure. Une logique qui laisse plusieurs développeur·euses perplexes.
Le phénomène ne s’arrête pas aux critiques individuelles. Certains « curateurs » ont créé des listes recensant des jeux à boycotter en fonction des opinions politiques supposées de leurs créateur·rices. D’autres compilent des titres comportant des personnages trans ou LGBTQIA+ — non pas pour les valoriser, mais pour avertir leur public de « ne pas y jouer ».
Sur la page du jeu Caravan SandWitch, on pouvait ainsi lire : « Trop LGBTQ… Il n’y a aucun avenir pour ces gais et lesbiennes tristes. »
« Ces curateurs “anti-woke” ont attiré une attention négative et hypocrite sur le jeu », déplore Emy Lefèvre, directrice créative du projet. « Le refus de Steam de modérer transforme les critiques et les forums en champ de bataille d’une guerre culturelle. C’est dangereux pour les personnes marginalisées — et pour tous les joueurs et joueuses qui veulent simplement profiter d’un jeu. »
Un passage obligé… et piégé
Le problème, c’est que Steam demeure incontournable. Pour un studio indépendant, ne pas y être présent signifie souvent renoncer à une visibilité essentielle.
Plusieurs créateur·rices disent se sentir pris·es en otage : la plateforme est indispensable, mais son environnement peut devenir toxique, voire hostile, surtout lorsqu’on est une personne queer, trans ou féministe visible.
Steam est une entreprise privée connue pour fonctionner avec un effectif réduit malgré son immense chiffre d’affaires, D’anciens employé·es évoquent en entrevue avec le quotidien The Guardian un manque de ressources consacrées à la modération.
En attendant, les développeur·euses disposent de peu de recours. Certain·es mobilisent leur communauté pour contrebalancer les critiques haineuses par des évaluations positives. D’autres dénoncent publiquement les abus. Mais tout le monde ne bénéficie pas d’une base de fans suffisamment large pour noyer la haine par le soutien des adeptes qui adorent les jeux avec plus d’équité et de diversité.
La recommandation officielle de Steam ? Continuer à améliorer son jeu pour générer davantage d’avis positifs.
« On dirait que pour Steam, attaquer une personne est problématique, mais attaquer un groupe entier, c’est acceptable », résume Phi, un développeur ayant reçu des critiques transphobes toujours visibles sur la plateforme.
Pour plusieurs studios indépendants, l’épuisement s’installe. « Si je veux continuer à exister sur Steam, j’ai l’impression que je devrai traverser cette épreuve chaque fois que je signalerai un abus », confie Nathalie Lawhead. « Ça ne devrait pas être normal. »
Dans un contexte où les droits des personnes LGBTQ+ sont instrumentalisés dans des débats idéologiques polarisés, la question dépasse largement le jeu vidéo : elle touche à la responsabilité des grandes plateformes numériques face à la haine ciblée.

