M, un quadragénaire solidement installé dans sa routine, reprend la quincaillerie familiale et décide d’engager un assistant. Il rencontre alors B, un jeune homme désœuvré d’une vingtaine d’années. Entre eux s’allume une attirance, tout d’abord implicite, mais qui prend rapidement corps dans l’appartement niché juste au-dessus du magasin. L’intrigue se déroule dans le sud du pays de Galles à la fin des années 1980, en pleine ère Thatcher et dans un milieu ouvrier qui est tout sauf enclin à accueillir la différence. On saisit donc rapidement toute la difficulté, pour les deux hommes, d’accueillir ce qu’ils sont véritablement, puis de vivre leur relation autrement que dans l’ombre, à l’abri d’un regard social prompt à les condamner.
Leur relation se module ainsi en deux espaces physiques radicalement distincts. Au rez-de-chaussée, la boutique représente un théâtre où ils incarnent les rôles rassurants et convenus d’un patron et de son employé. Mais à l’étage, dès qu’ils passent la porte, tout change : c’est là qu’ils se permettent d’être eux-mêmes, mais à tâtons, puisqu’ils n’ont pas de réels modèles. Cette tension entre les deux mondes les enferme dans une double vie où garder le secret n’est pas un choix, mais une nécessité vitale, alors même que s’élève la menace des ragots ou de signes d’hostilité à peine voilés. Le roman frappe fort en montrant à quel point la stigmatisation est omniprésente dans l’Angleterre de l’époque : encore prise
avec des lois qui musellent toute expression de l’homosexualité et avec une démonisation du VIH/sida, qui l’associe à la corruption morale, à la peur et à la honte.
C’est encore plus vrai dans un petit village ouvrier, ce qui explique aisément que leurs marques publiques d’affection se limitent aux gestes les plus ordinaires du quotidien, ou à cette montre qu’ils se sont offerte à Noël, presque comme des alliances. « Personne ne sait que le poignet de l’un porte l’heure de l’autre. Un présent. L’un de deux. » Leur amour se tisse donc dans le discret, dans le banal du quotidien. Et c’est là que la plume d’Anthony Shapland frappe le plus fort : une écriture sans détour, épurée, mais d’une efficacité redoutable, qui touche juste, sans jamais forcer l’émotion. Une maîtrise qui culmine dans une finale particulièrement bouleversante, de celles qui restent longtemps en tête, et qui vient confirmer à la fois le talent singulier de l’auteur et le caractère exceptionnel du roman.
INFOS | Une chambre au-dessus d’un magasin /Anthony Shapland. Paris : Philippe Rey, 2026, 171 p.

