« Tsé, je sais que c’est pas de ta faute que t’aies pas de vagin. Mais moi, ce qu’il me faut, c’est une vraie femme. » C’est sur cette phrase-choc que s’amorce le roman d’Israelle G., donnant le ton à un récit où l’on suit Rafaelle, une jeune femme trans happée dans le tumulte de ses émotions et de sa quête identitaire. Cette déclaration, aussi brutale soit-elle, n’est cependant pas la première que Rafaelle reçoit de plein fouet. Elle se décline toutefois différemment au fil des années. Ainsi, lorsqu’elle se présentait encore comme un homme, elle entretenait une relation quasi fusionnelle avec Adam, un de ses amis. Celui-ci finit toutefois par comprendre que leurs attentes ne sont pas les mêmes. Cette prise de conscience mène à une autre forme de rejet, qui revient comme un lourd leitmotiv dans la vie de Rafaelle : « Raph, je t’aime et tu l’sais, mais je suis hétéro. »
Rafaelle encaisse le choc et confie alors au lecteur, avec franchise, ce qui l’habite et ce qu’elle n’ose pas dire à voix haute, non sans une certaine dose d’humour : « Mais moi, je le répète en tout respect, je ne suis pas un gars homosexuel. Je suis une fille dont les chromosomes, lors de ma conception, ont eu ce que j’appellerais un petit manque de communication En d’autres mots, ma génétique a totalement merdé. » Mais, même si elle tente de garder la tête haute et de minimiser ses épreuves devant les autres, Rafaelle se retrouve prisonnière d’un cercle vicieux. En taisant son secret le plus intime — autant aux autres qu’à elle-même —, elle s’isole peu à peu, jusqu’à commettre un geste qui frôle l’irréparable. C’est pourtant de cette impasse que naît une décision cathartique : affronter son passé, s’ouvrir à ses proches, assumer l’avenir et reconnaître pleinement la femme qu’elle est.
Plutôt que de recourir à une structure classique de retours en arrière, l’autrice organise les flashbacks en ordre décroissant, ramenant peu à peu le lecteur vers les origines de la quête identitaire de Rafaelle, à une époque où elle hésite encore à nommer ce qui l’habite. Cette stratégie narrative s’avère particulièrement habile : à l’instar de tout cheminement identitaire, les années les plus récentes semblent souvent plus lisibles, tandis que les blessures, les doutes et les tensions plus anciennes ne se révèlent qu’au fil du temps, à mesure qu’on parvient à décoder les couches plus récentes.
Il faut aussi souligner l’aisance avec laquelle Israelle G., qui puise dans sa propre expérience, manie la plume. Elle transforme une simple rencontre d’un soir en un moment d’une grande intensité poétique et affective, qui dépasse largement le seul contact de deux corps : « Les minutes qui suivent, je suis amoureuse. Je suis amoureuse de Félix lorsqu’il m’écoute attentivement lui confier de moi les choses qui n’existent que dans un souvenir lointain.
Je suis amoureuse de ses lèvres brûlantes qui me pincent la peau et qui m’arrachent des bouts de chair, de ses grandes mains d’homme, fortes et douces à la fois, de sa nuque large et de ses épaules carrées qui supportent le poids de sa propre croix, de son dos puissant, de ses bras apaisants aussi et de son torse sur lequel il m’invite en toute sécurité à déposer ma tête et mon cœur. » On est rapidement happé par le parcours de cette jeune femme, porté par une charge émotionnelle aussi authentique qu’intense. Dans l’exploration de ses propres profondeurs abyssales, Rafaelle parvient peu à peu à émerger et à s’affirmer pleinement. Comme il s’agit d’un premier tome, l’autrice sème aussi plusieurs éléments qui attisent la curiosité : comment son parcours évoluera-t-il? Adam refera-t-il surface et, si oui, comment accueillera-t-il celle qu’elle est désormais pleinement? Chose certaine, l’intérêt est bien éveillé, autant pour le personnage et son cheminement que pour l’habileté avec laquelle Israelle G. dénoue le fil d’Ariane de son récit. Le roman est offert dans différents points de vente, dont la liste est disponible sur le site https://notairegelinas.com/publications/. Il est également possible de se le procurer sur https://www.leslibraires.ca/.
INFOS | La Reine des mers, tome 1 : Les abysses / Israelle G. À compte d’autrice, 2026. 394 p.

