Jeudi, 1 octobre 2026
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    Enseigner, est-ce voter?

    Osman se surprend à s’enthousiasmer autant pour la campagne électorale provinciale de 2026, lui qui ne suit d’habitude la politique que d’assez loin. C’est que la question éducative, qui l’intéresse forcément le plus en tant qu’enseignant, est récemment revenue en force à l’avant-scène de l’actualité avec l’enjeu de l’école à trois vitesses, là où, auparavant, c’était plutôt le système de santé à deux vitesses qui monopolisait le débat public.

    Son avis sur la question a changé avec le temps. Quant aux écoles privées — pour les mêmes raisons que les écoles religieuses —, il a toujours considéré et considère toujours comme une aberration qu’elles soient financées publiquement. D’abord très réceptif à l’idée de l’importance de l’école pour accroître l’égalité des chances, il s’est même demandé s’il n’était pas préférable de les interdire, tout simplement. À défaut d’aller jusqu’à cet extrême, arrêter de les encourager lui paraît encore nécessaire.

    Sur la question des deux vitesses de l’école publique, comme tant d’autres, il ne faisait d’abord qu’étendre le même raisonnement pour la considérer problématique. Puis, en y réfléchissant davantage, il a compris que l’enjeu est différent. Si l’école égalise, c’est en permettant à des élèves dont le milieu familial leur avait moins permis de se développer de le faire davantage à l’école.

    Or, c’est justement cette possibilité que les programmes particuliers accentuent, notamment parce qu’ils sont surtout accessibles aux élèves pouvant apprendre suffisamment vite leurs matières régulières pour dégager du temps pour d’autres activités — les sports, les arts, les sciences naturelles, l’informatique, etc.

    Reste la question de l’accessibilité financière de ces programmes particuliers qui, elle, en effet, risque d’introduire une notion de différenciation non selon les capacités des élèves, mais selon les revenus de leurs parents. De cette manière, l’école risque de recommencer à reproduire l’inégalité sociale plutôt qu’à la compenser. Pourtant, ça lui semble être un aspect mineur du débat. Les critiques majeures qu’il lit viennent de gens qui considèrent que le but premier de l’école doit être cette compensation. Or, son but premier doit être de maximiser le développement des capacités des élèves; l’égalisation ne peut en être qu’un bénéfice secondaire. La transformer en objectif principal ne peut que nuire au développement des capacités des élèves. L’égalisation doit être le but premier de l’État, pas de l’école.
    Il se passionne donc pour ce débat et se met à participer à toutes sortes de discussions en ligne à ce sujet, notamment sur des groupes de médias sociaux d’enseignants qui lui semblent moins promouvoir l’éducation que le socialisme.

    Mais n’est-ce pas le cas d’une grande part des éducateurs — du moins au Québec? Depuis sa formation à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM, Osman a pu constater que l’enseignement est l’une des principales sources de la gauche militante, faisant même compétition aux sciences humaines dans cette tendance.

    Dans cette lignée, il conçoit l’idée de faire discuter sa classe de cet enjeu dans le cadre du cours de culture et citoyenneté québécoise nouvellement ajouté au curriculum primaire. Faire réfléchir ses élèves à la validité de choix qu’ils auront bientôt à faire eux-mêmes à propos de leur scolarité secondaire, en les liant à leurs impacts potentiels sur la société dans son ensemble, n’est-il pas le meilleur moyen de les initier à la vie civique?

    Il présente donc la situation du système éducatif québécois de la manière la plus compréhensible possible pour les élèves de onze et douze ans de sixième année à qui il enseigne cette année-là. Puis, il les place en groupes restreints pour qu’ils discutent de leur position par rapport à la question. L’idée est de rassembler progressivement ces groupes jusqu’à arriver à un débat de l’ensemble du groupe-classe, considéré comme gouvernement, pour déterminer quel type d’éducation on voudra prioriser.
    Et pendant toutes ces discussions, Osman navigue d’un groupe à l’autre pour poser des questions afin de les inspirer quand il voit que des équipes commencent à stagner. Il y a longtemps qu’il n’a pas eu l’occasion d’appliquer de telle manière la méthode socratique du questionnement accoucheur et il en ressent un immense plaisir. Il revient ainsi à ses belles années de participation au club de débat durant son bac en enseignement — considérant qu’avec son ouverture d’esprit, il ne se retrouvait pas dans le militantisme borné de ses collègues de classe.

    Il commence bien vite à réaliser, cependant, que ses questions sont plus orientées qu’il ne le voudrait. Il a beau faire tous les efforts du monde pour rester neutre, il n’en a pas moins subtilement dirigé ses élèves dans le sens de ce que lui considère comme vrai. N’est-ce pas la définition même de l’endoctrinement? Et n’est-ce pas là, justement, la meilleure manière de former des militants bornés?
    Il s’est toujours dit qu’il devenait enseignant, entre autres, pour augmenter l’esprit critique des citoyens de demain que deviendraient ses élèves. Combien d’enseignants l’ont agacé en profitant de la tribune fournie par leur poste pour promouvoir leurs propres idées — considérant que, comme élève et comme étudiant, il était inévitable qu’il n’ose pas les contredire de peur que leur évaluation n’en soit biaisée!

    Il ne le fait pas aussi directement qu’eux, c’est vrai. Mais sa responsabilité est d’autant plus grande qu’il s’adresse à des esprits à peine préadolescents, et donc peu capables de faire la part des choses et de se défendre contre la manipulation subtile. Il comprend néanmoins mieux maintenant pourquoi ces enseignants finissaient par agir de cette manière.

    Qu’il est tentant, quand on est convaincu de ses idées, de faire flèche de tout bois pour les faire progresser! Ce qui rend d’autant plus nécessaire, pour un enseignant, de réaliser qu’avec ses grands pouvoirs vient la grande responsabilité de toujours donner des outils pour penser sans restreindre les directions possibles de cette pensée.

    Sa classe finit par voter pour l’abolition des programmes particuliers. Osman se dit que c’est sûrement la preuve qu’il les a moins influencés qu’il n’en avait l’impression… mais peut-être justement parce qu’il s’est arrêté à temps. Il comprend désormais comment tous ces parents, moins prudents parce que moins formés que lui, finissent tristement par faire des enfants à leur image.

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