D’abord, ç’avait été l’annonce d’une immense tempête de verglas qui s’était avérée n’être qu’une toute petite tempête dans un verre d’eau : à l’immobilisation généralisée de la société n’avaient répondu que des précipitations tardives à peine handicapantes. Yan et Richard, qui n’étaient pas parents et qui n’avaient que peu de liens avec le monde scolaire, n’avaient fait que hausser les épaules : leurs propres activités de médecin et d’avocat n’avaient pas été excessivement affectées. Puis ç’avait été la météo fluctuante de la transition de l’hiver au printemps, qui les avait atteints davantage : des amis parents s’étaient désistés de sorties prévues avec eux en indiquant que vu la météo, les activités de leurs enfants avaient été annulées, et qu’ils devaient rester à la maison s’en occuper.
«C’est quand même assez incroyable que des loisirs chokent pour aussi peu… Déjà, avec la présumée tempête, c’était exagéré. Qu’est-ce qu’on craint tant? Que les enfants se fracturent des hanches en marchant à l’extérieur?» «Je pense qu’on craint surtout des dérapages d’autobus; ça s’est vu.» «J’entends. J’ai juste de la difficulté à croire qu’on n’arrive pas à s’adapter pour éviter que le monde doive s’arrêter. On n’a rien appris de la pandémie? On n’a pas assez constaté les risques d’un aussi grand shutdown?» «Ce n’est pas la même chose dans ce contexte, franchement. On parle d’une journée d’école manquée. Et de toute manière, aussi bien que la journée pédagogique ait été prise à ce moment; sinon, elle aurait dû être prise à la fin de l’année, avec des risques beaucoup moins élevés de météo défavorable.» «Tiens! je ne connaissais pas cette info; merci. Mais encore là, pourquoi les jours qui restent dans la banque de journées pédagogiques climatiques ne sont pas convertis en jours d’école?» «Ça n’est pas une idée inintéressante… Je suppose que c’est une question syndicale, comme toujours.»
Yan secoue la tête. «Voilà le problème. On continue de prioriser les enseignants plutôt que les élèves. L’école n’existe pas pour le passé, mais pour le futur. Quand on priorise la sécurité, c’est le passé qui parle; c’est la peur plutôt que l’audace. ‘‘De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la patrie sera sauvée!’’, comme clamait Danton, le révolutionnaire français du 18e siècle.» «C’est de là que vient la phrase, s’amuse Richard. Eh bien!» «Elle a été reprise ailleurs?» «Oui : ‘‘De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace!’’, c’est la devise de la réserve de la Marine royale du Canada.» «Fascinant! s’exclame Yan. Comme quoi à notre époque l’armée, qui est supposée être réactionnaire, est peut-être plus réformiste et avant-gardiste que l’école…» «Attention : il faut différencier la devise d’une organisation et sa culture…» «N’empêche, devise oblige; ça met de la pression à aller dans une certaine direction. J’ai l’impression que, si notre système d’éducation devait s’en donner une, ce serait plutôt : ‘‘De la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité, et la jeunesse sera sauvée!’’ Mais il n’y a pas de meilleur moyen d’éteindre la jeunesse que de la sursécuriser comme ça…»
«C’est la limite du ‘‘sur-’’ qui est l’objet du débat, justement.» «Tu n’es pas d’accord que c’est exagéré, ce qu’on constate actuellement? Qu’on empêche les enfants d’aller jouer au parc parce qu’il vente un peu? Voyons donc! ‘‘C’est pas prrrrestigieux; ç’a pas d’envergurrrre!’’, pour citer notre Monique nationale. Les parents qui se laissent effrayer par aussi peu et qui castrent leurs enfants en retour, ‘‘c’t’une gang de pas bons!’’. C’est quoi, donc, cette météophobie-là? Laisser ses enfants franchir la porte de sa maison, c’est dangereux en soi. Est-ce qu’on va se mettre à garder les enfants dans leur chambre pour éviter de les confronter à tous les risques possibles? D’ailleurs, c’est surement ce que certains parents font déjà en laissant leurs enfants sur des écrans toute la journée… Pas mal plus simple que de faire du bon parentage et d’encadrer de loin les activités extérieures pour qu’elles soient éducatives sans être trop casse-cous…» «Tu mêles un peu les choses, là. Dans un cas, il s’agit d’excès d’amour au point de tomber dans la peur; dans l’autre, c’est plutôt du laxisme.» «Ç’a du sens, oui. J’avoue que c’est plutôt l’excès d’amour étouffant qui me fait peur. Entre autres parce que je l’ai vécu par ma mère – elle et sa méfiance généralisée envers le monde vu ses traumas de jeunesse… Heureusement, j’ai été capable de m’affirmer assez tôt pour que ça ne m’impacte pas trop; mais il aurait suffi que j’aie un peu moins de caractère pour que ça m’empêche de croitre.»
«Rien de moins!» lance Richard en haussant les sourcils. «En effet, rien de moins, répète Yan; et je n’exagère même pas. Il y a des jeunes qui ont des retards de croissance par manque de nutriments, de protéines, de vitamines; d’autres ont des retards de croissance par manque d’exposition à des occasions de faire des erreurs, de se casser la gueule, de se relever et de faire mieux la prochaine fois. Si on est pour faire de la transmission intergénérationnelle des traumas, aussi bien ne pas avoir d’enfants. Ultimement, c’est aussi ça qui fait que la population québécoise se considère trop souvent née pour un p’tit pain : on s’est transmis le trauma de la Conquête britannique jusqu’à maintenant.» «Grosse hypothèse sociologique.» «De mieux en mieux démontrée, entre autres par l’épigénétique. M’enfin. Sans devoir aller aussi loin, je pense que c’est facile de comprendre qu’on ne peut pas grandir sans défis, et que les défis impliquent un risque d’échec, donc de douleur.» «Je suis d’accord. Mais tu veux qu’on aille où avec cette discussion?» «J’essaie surtout qu’on s’entende pour que, quand on aura des enfants, il y ait déjà consensus sur le seuil où la protection devient de la surprotection.» «Je nous fais confiance pour faire le fine tuning plus tard, mais je pense qu’on a déjà posé une assez bonne base pour des gars qui n’auront des enfants que dans des années; non?»

