Nick et Nico ont continué leur débat à propos de l’éthicité du voyage en avion – qui n’était au fond que la continuation par d’autres moyens de leur débat à propos de l’éventualité ou non d’avoir des enfants. Nick est partiellement revenu sur sa position extrémiste, et Nico a aussi accepté de mettre de l’eau dans son vin : ils ont convenu de voyager moins souvent et d’acheter autant de crédits carbone que possible. Entre les deux, le débat sur la potentielle famille est un point contentieux qui étire l’élastique de leur relation au point de le rapprocher de l’éclatement; mettre sur la glace le débat sur le voyage les en avait aussi rapprochés, et donc sa détente ne peut que les soulager.
Résolus qu’ils étaient à profiter de ce cessez-le-feu conquis de haute lutte, ils ne s’attendaient pas à ce qu’une visite dans la famille de Nico ranime les hostilités. Ses parents et sa sœur sont en effet de dignes représentants des familles québécoises pour qui tout échange un tant soit peu musclé est synonyme de discorde, et donc à éviter. Nick ne se rappelle pas les avoir vu (ou plutôt entendu) hausser le ton. Il ne peut pas croire que les adolescences de Nico et de sa sœur ont été de longs fleuves tranquilles, surtout connaissant le tempérament enflammé de son copain; pourtant – et peut-être en compensation –, leurs relations à l’âge adulte sont calmes au possible.
Ce n’est donc pas de ce côté-là que s’allume l’incendie, mais du côté du beau-frère de Nico. Ses enfants et ceux de la sœur de Nico sont comme toujours occupés à courir partout et à faire un mauvais coup ou un autre. Considérant que ce sont ses nièce et neveu, Nico a toujours été plus patient à leur égard; Nick, chaque fois qu’il les voit (après qu’ils soient partis, s’entend), ne manque jamais de dire que, si Nico et lui ont des enfants, ils seront mieux élevés et ne dérangeront pas autant. Cette fois, pourtant, le commentaire critique à leur égard vient de leur propre père. Après avoir empêché pour le centième fois que leur turbulence eur fasse casser le mobilier de leurs grands-parents, le beau-frère lance : «En tout cas, vous êtes chanceux de ne pas avoir d’enfants! Et c’est tant mieux de toute manière : il y a déjà trop d’humains dans le monde. C’est votre effort de guerre, ça, d’éviter de contribuer à la surpopulation… Bravo!»
Nick, assis à côté de Nico sur le sofa, sent le corps de son copain se tendre comme s’il allait bondir. Bien entendu, il ne le fait pas littéralement, mais il continue la conversation d’une manière offensive qui en est l’équivalent civilisé. «Qu’est-ce qui te dit qu’on ne veut pas d’enfants?» Le beau-frère, déstabilisé, hésite un bon moment. «Euh… Bin, aux dernières nouvelles, je pensais que vous n’en vouliez pas.» Nick s’amuse intérieurement. Il s’est toujours empêché de dire à la belle-famille qu’il voulait des enfants, cherchant à éviter qu’ils fassent pression sur Nico pour fonder une famille.
C’est son moyen de s’assurer que, s’il se dit volontaire un jour, la décision vienne de lui, et pas des autres. Si cette stratégie – difficile à appliquer – peut contribuer à mettre Nico dans l’eau chaude, il n’a rien contre… «On en a toujours discuté et on continue de le faire», répond Nico. Ce qui est vrai, songe Nick, mais contrairement à ce que la formulation laisse croire, la discussion a toujours été ouverte par lui et fermée par Nico. «Ah! continue le beau-frère. Eh bin… Je savais pas. Bin content pour vous, dans ce cas-là!»
Mais Nico ne semble pas vouloir le laisser s’en tirer à aussi bon compte. «Est-ce que tu sous-entends qu’on ne ferait pas de bons pères?» Jusque-là, le beau-frère se faisait de plus en plus petit sur sa chaise. Cette attaque plus frontale que les précédentes semble cependant toucher une fibre qui le met en position défensive. «Non. Je suis sûr que vous élèveriez bien vos enfants. Je disais juste que c’était avantageux que les gais soient de plus en plus ouverts et ne se forcent pas à avoir des enfants, vu qu’il y en a trop…» «Il n’y a pas trop d’enfants. Il y a juste trop d’enfants mal élevés par des parents qui ne font pas l’effort nécessaire pour être de bons éducateurs. Et il y a juste un système entretenu par ces parents et ces enfants qui donne l’impression qu’il y a trop d’humains, alors qu’il pourrait y en avoir deux fois plus si les choses étaient mieux gérées.» «Ah! parce que les gais ont toutes les solutions aux problèmes politiques, maintenant?» «Je n’ai pas dit ça. Je dis juste que, comme on ne fait pas des familles par défaut, quand on en fait, on y met le paquet. Et ça fait des enfants mieux équipés pour trouver ces solutions. Et pourquoi on n’aurait pas le droit de profiter du plaisir d’être parents, comme les hétéros?»
Nick, perplexe depuis le début de l’échange à propos de la position de son copain, la comprend maintenant. C’est le transfert dans ce nouveau sujet de sa volonté que les gais puissent vivre une vie enfin libérée des carcans qui leur ont longtemps été imposés. Ça s’inscrit aussi dans sa tendance générale au maximalisme et à la complexité volontaire : plus vite, plus haut, plus fort, pour reprendre la devise olympique! Le débat continue un moment, puis la sœur et les parents de Nico interviennent pour calmer le jeu. Nick, diverti par la joute, tente de la relancer par une ou deux piques – sans succès. Sur le chemin du retour, Nick lance à Nico : «Comme ça, si on avait un enfant, tu le verrais premier ministre du Québec, je suppose?» «Soyons ambitieux : président de la République du Québec!» «Encore mieux : secrétaire général d’un gouvernement mondial!» Ils en rient ensemble, mais Nick se dit qu’il vient de se faire de nouveaux arguments pour la prochaine séquence de leurs délibérations familiales.

