Jeudi, 18 juin 2026
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    La communauté, c’est plus qu’un clic

    Pour les personnes LGBTQ+, le mot « communauté » n’a jamais été une formule abstraite. Au Québec, il a longtemps désigné quelque chose de très concret : un réseau de solidarité capable de compenser ce que la société refusait encore d’offrir. Aujourd’hui pourtant, le terme semble avoir changé de sens. À force d’être utilisé pour parler d’audiences, de marchés ou de groupes de consommateurs, le mot a perdu une partie de sa force. Or, pour les communautés LGBTQ+, il a longtemps été synonyme de survie.

    À l’ère des réseaux sociaux, tout le monde possède désormais sa « communauté ». Les marques ont une communauté. Les influenceurs ont une communauté. Les créateurs de contenu ont une communauté. Même les entreprises parlent de leur communauté lorsqu’elles désignent leur clientèle ou leurs abonnés.

    Mais pendant des décennies, faire partie de la communauté signifiait savoir où trouver de l’aide lorsqu’on était rejeté par sa famille, connaître le bar où l’on pouvait enfin être soi-même, fréquenter un organisme qui comprenait notre réalité ou participer à des espaces où il devenait possible de se reconnaître dans les autres. Avant que les institutions ne s’ouvrent progressivement à la diversité sexuelle et de genre, les communautés queer ont souvent construit leurs propres structures : publications, organismes communautaires, lignes d’écoute, groupes de soutien, équipes sportives et réseaux d’entraide.

    Pensons au rôle joué par les organismes communautaires pendant la crise du sida. Pensons aux groupes militants qui ont revendiqué la reconnaissance des couples de même sexe ou aux publications — comme Fugues, RG, Le Treize ou Le Berdache — qui ont permis à des générations entières de se reconnaître dans des récits qui leur ressemblaient enfin. La communauté n’était pas une identité. C’était une pratique. C’est peut-être ce qui distingue le plus les communautés d’hier et celles dont on parle aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Autrefois, appartenir à une communauté impliquait souvent une forme de participation. Il fallait se déplacer, rencontrer des gens, s’impliquer dans une activité ou soutenir un organisme. La communauté reposait sur des liens concrets. Aujourd’hui, il suffit parfois d’être exposé à du contenu pour avoir l’impression d’en faire partie.

    Évidemment, il ne s’agit pas de minimiser l’importance du numérique. Pour d’innombrables personnes LGBTQ+, particulièrement en région ou dans des milieux plus isolés, Internet a constitué une porte d’entrée essentielle vers d’autres réalités. Plusieurs ont découvert leur identité à travers des témoignages, des forums, des vidéos ou des créateurs de contenu. Pour certaines personnes, ces espaces ont même représenté une bouée de sauvetage. Mais il existe une différence fondamentale entre trouver une communauté en ligne et participer à sa construction.

    Les plateformes numériques entretiennent souvent une confusion entre visibilité et engagement. Nous suivons des comptes militants, partageons des publications, commentons des prises de position et réagissons à l’actualité. Ces gestes ont leur utilité. Ils permettent de faire circuler des idées, de sensibiliser et parfois même de mobiliser rapidement. Cependant, ils ne remplacent pas le travail collectif qui permet à une communauté d’exister dans la durée.

    Car les organismes qui accueillent les jeunes LGBTQ+, les groupes qui défendent les droits des personnes trans ou les équipes qui organisent les Fiertés ne fonctionnent pas grâce aux algorithmes. Ils fonctionnent parce que des personnes donnent de leur temps, participent à des réunions, rédigent des demandes de financement, accompagnent des personnes vulnérables et maintiennent vivantes des institutions souvent fragiles.

    Autrement dit, la communauté n’existe pas parce qu’on la regarde. Elle existe parce que certaines personnes la font vivre. Cette distinction devient particulièrement importante dans le contexte actuel. Depuis quelques années, les droits LGBTQ+ font l’objet d’attaques de plus en plus coordonnées dans plusieurs régions du monde. Les personnes trans et non binaires sont particulièrement ciblées. Même si le Québec demeure généralement plus favorable aux droits LGBTQ+ que plusieurs autres juridictions, il serait naïf de croire que nous sommes complètement à l’abri de ces dynamiques.
    Pendant que plusieurs d’entre nous consomment la communauté sous forme de contenu, les mouvements hostiles aux droits LGBTQ+ continuent de s’organiser de manière très concrète. Ils financent des campagnes, mobilisent des militants, exercent des pressions politiques et développent des stratégies à long terme. Ils ont compris quelque chose d’essentiel : les enjeux LGBTQ+ ne relèvent pas seulement de la représentation culturelle. Ils relèvent aussi du pouvoir collectif.

    C’est peut-être le véritable défi des prochaines années. Non pas retrouver une communauté queer disparue, mais réapprendre à distinguer l’appartenance de la participation. Car une communauté ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes qui la suivent sur les réseaux sociaux. Elle se mesure à sa capacité de prendre soin des siens, de transmettre sa mémoire, de défendre ses acquis et de s’organiser lorsque les circonstances l’exigent. Elle se mesure aussi à sa capacité de créer des espaces où les personnes les plus vulnérables peuvent trouver du soutien et de faire vivre des institutions qui existeront encore dans dix ou vingt ans.

    Dans un monde où tout semble conçu pour nous maintenir derrière nos écrans, il devient peut-être nécessaire de redécouvrir ce que signifie réellement faire communauté. Parce qu’une communauté n’est pas une audience. Elle n’est pas un marché. Elle n’est pas un taux d’engagement. Elle commence là où l’on cesse de seulement suivre. Là où l’on décide de participer. Là où l’on accepte que le collectif demande du temps, de l’énergie, de la mémoire, du travail et de la persévérance. Ce n’est pas toujours spectaculaire. Ce n’est pas toujours photogénique. Ce n’est certainement pas toujours viral. Mais c’est probablement ce dont les communautés LGBTQ+ ont le plus besoin aujourd’hui.

    Face aux reculs démocratiques et à la montée des discours anti-LGBTQ+, nous n’avons pas seulement besoin d’audiences queer plus engagées sur Instagram. Nous avons besoin de communautés capables de s’organiser hors du fil d’actualité, de se défendre hors des commentaires et de transmettre autre chose que du contenu. Car au bout du compte, une communauté, ce sont des gens qui ne se contentent pas de se suivre, mais qui choisissent de tenir ensemble.

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