Mercredi, 17 juin 2026
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    De la nudité, du houmous et Goldorak

    J’arrive chez mon ami Sébastien un dimanche soir vers 20 h, avec mon Gatorade à l’orange sous le bras. J’entends des rires au loin. Ça s’annonce bien. J’enlève mes souliers, mon pantalon et tout le reste. Je me retrouve nu comme un ver.

    Dans le salon, une dizaine de gars, également nus, sont installés un peu partout. Je connais la plupart d’entre eux. Je leur fais la bise, on jase. Sur la table, il y a des chips, des raisins, des sandwichs. L’ambiance est simple, détendue, juste assez bruyante.

    Des gens qui n’ont jamais pratiqué le naturisme me disent souvent qu’ils en seraient incapables, parce qu’ils ne sont pas assez à l’aise avec leur corps. Comme si c’était réservé à ceux qui se trouvent beaux et s’assument pleinement. En réalité, c’est souvent le contraire : plusieurs viennent justement parce que ça leur apprend à lâcher prise et à mieux s’accepter.

    D’autres s’imaginent aussitôt une tension sexuelle digne d’un épisode de Queer as Folk. Je vois leurs yeux s’allumer. Je les laisse partir cinq secondes dans leur film, comme si une réunion d’hommes nus menait inévitablement à une soirée en backroom. Puis je leur dis qu’on a mangé du houmous en jasant de Goldorak, de théâtre et des meilleurs restos où bruncher. Leur ardeur s’éteint assez vite. C’est toujours drôle à voir.

    Un gars que je ne connais pas vient d’arriver. Sans doute un nouveau. Il se déshabille très lentement, plie méticuleusement chacun de ses vêtements avec un soin qu’il n’a probablement pas chez lui. Un nouveau prend quasiment toujours son temps à l’entrée.

    Aucun jugement : j’ai aussi été ce gars-là. Il finit par nous rejoindre dans le salon et se présente timidement. Il s’appelle Jonathan. On échange un peu. Il regarde tout le monde dans les yeux avec une intensité déconcertante, comme s’il s’efforçait à tout prix de ne pas baisser le regard. Il ne participe pas encore tout à fait à la soirée. Il semble négocier intérieurement avec son malaise.

    Je le comprends. La première fois qu’on m’a invité à une soirée naturiste, il y a treize ans, j’étais stressé. Je ne trouvais pas mon corps particulièrement attirant et j’avais peur de poser mon regard trop longtemps au « mauvais » endroit et d’avoir l’air bizarre. Mon ami a insisté, j’ai fini par y aller. Tout s’est bien passé. Les gens jasaient, riaient, buvaient et avaient bien d’autres choses à faire que de me scruter de la tête aux pieds.

    L’autre défi pour un nouveau, ça peut paraître con, mais c’est de savoir quoi faire de ses mains étant donné l’absence de poches. On ne réalise jamais à quel point elles servent de béquille sociale jusqu’au jour où elles disparaissent. Lors de ma première soirée, je me suis assis avec un coussin sur les genoux et je m’y suis agrippé probablement plus longtemps que dans certaines de mes aventures. Jonathan, lui, tient fermement son verre à deux mains, même s’il est vide depuis un bon moment.

    Puis, au bout de trente minutes, quelque chose change. Ses épaules descendent, sa mâchoire se détend. Il s’enfonce confortablement dans le divan, commence à prendre sa place et entre dans notre débat sur le prix de l’essence et de l’immobilier. À partir de là, il cesse de surveiller sa posture, son regard et ses mains. Il comprend sûrement que personne n’est là pour le juger.

    On consacre une énergie folle à gérer notre image, à comparer notre corps, à le regretter ou à le travailler. Se retrouver dans une pièce où tout le monde est nu et où personne n’en parle est étrangement reposant. Au bout d’un moment, la nudité devient banale. On arrête de la voir. On voit juste des gens. La personnalité prend le dessus. Le beau ténébreux qui captive l’attention dans les bars découvre soudainement qu’il doit soutenir une conversation pour rester intéressant, tandis que le gars discret se surprend à être le plus sociable de la pièce en expliquant comment il fait pousser ses tomates sur son balcon.

    Il y a également un aspect particulier à l’absence de vêtements. En laissant tomber le tissu, les hiérarchies sociales deviennent un peu moins visibles. On ne sait plus vraiment qui est avocat, prof ou commis au Maxi, ni qui a les moyens de se payer des billets pour voir Céline Dion à Paris.

    Ce genre de soirée offre aussi quelque chose de plus en plus rare : des gens qui ne consultent pas leur cellulaire toutes les trois minutes. Sans poches, c’est beaucoup moins pratique de le traîner partout. On le laisse dans notre sac ou il finit quelque part sur une table, puis il est vite oublié. Personne ne reste dans son coin à scroller sur Instagram. Personne ne passe son temps à se prendre en selfie pour prouver en story qu’il vit un super moment. C’est là qu’on réalise qu’il faut parfois enlever son pantalon pour recommencer à écouter le monde pour vrai.

    Il est minuit passé. Le métro va bientôt fermer. Plusieurs d’entre nous se rhabillent. Les cellulaires réapparaissent. Jonathan remet son chandail avec la même lenteur méticuleuse qu’à l’arrivée, mais dans l’autre sens. Cette fois, il n’a plus l’air de gagner du temps par nervosité. Il a plutôt l’air de quelqu’un qui quitte un endroit où il était bien et qui n’est pas tout à fait prêt à ce que ça finisse.

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