Mercredi, 22 avril 2026
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    Dans les archives de Fugues

    C’était un mardi gris d’hiver, le genre de journée où même Montréal semblait fatiguée. Je suis arrivé aux Archives gaies du Québec pour fouiller dans les anciens numéros de Fugues. Je cherchais un angle original pour souligner le 500e. J’espérais qu’une idée me saute dessus entre deux vieilles pubs de sauna.

    Simone, l’archiviste, m’a montré où étaient les boîtes. J’ai commencé par celles des années 84 à 89. Le magazine tenait presque dans une main. Le papier était fragile et jauni par le temps. Il y avait beaucoup de pubs de bars : le P.J., le Club David, la Boîte en Haut, le Gant de Velours, l’Équus… On y annonçait des expos à l’Androgyne et des films au Cinéma du Village. Des places fermées depuis une éternité, mais les voir là me donnait presque l’impression qu’elles étaient encore ouvertes.

    Je dois avouer que les photos de gars, dans les premiers numéros, ont pas mal monopolisé mon attention. Disons que Fugues ne laissait aucune place à l’imagination. C’était typique des magazines gais de l’époque. Pourquoi se censurer quand le reste de la société faisait tout pour qu’on ne nous voie pas ? Pis, ça devait être pas mal plus satisfaisant que de se rabattre sur le catalogue Sears pour contempler la beauté masculine.

    Le magazine n’était pas là juste pour permettre aux gars de se rincer l’œil. Dès le début, le docteur Réjean Thomas informait les lecteurs de l’apparition du sida. Il recommandait aux gens de passer un test cutané pour savoir s’ils étaient porteurs d’une bonne immunité. C’était le seul outil disponible avant l’arrivée du test de dépistage en 1985. C’était particulier de lire qu’il n’y avait, à ce moment-là, que 5 000 cas aux États-Unis. Yves Lafontaine, notre rédacteur en chef, a déjà raconté en entrevue qu’à l’époque, plusieurs s’étaient plaints : ils criaient à la désinformation, disaient que c’était faux… jusqu’à ce que la maladie frappe fort ici aussi.

    Dans le numéro de mars 1987, je suis tombé sur une petite révolution : l’arrivée de Claudine Metcalfe. Elle a débarqué dans l’équipe comme une gazelle parmi les fauves pour enfin donner la parole aux lesbiennes. Sa première chronique pose la question : « Où êtes-vous mesdemoiselles ? » Elle restera 16 ans et dira elle-même que cette longévité a été possible grâce aux gens de Fugues : « Les lesbiennes continuent d’être moins impliquées que les gais, mais elles ne peuvent reprocher aux gars de Fugues de ne pas vouloir leur faire une place qui leur revient. » Depuis 2017, c’est Julie Vaillancourt qui a pris le flambeau avec sa rubrique « Où sont les lesbiennes ? » Comme quoi, on n’a toujours pas la réponse.

    J’ai ouvert la boîte des années 90. Le magazine a pris du galon. On y trouvait encore plus d’entrevues, de photos de soirées, de la pub, des idées de sorties. Son format m’a tout de suite fait penser à un TV Hebdo. En même temps, tout était loin d’être réglé. Il y avait encore de l’homophobie et des droits à acquérir, et un virus qui ravageait la communauté. On parlait beaucoup du sida, de Séro Zéro, des comités de lutte pour les droits des couples de même sexe.

    Dans ce temps-là, les journaux ne mentionnaient pas le sida dans leurs nécrologies. Fugues, lui, le faisait. Dans chaque numéro, il y avait des avis de décès d’hommes dont beaucoup avaient environ mon âge aujourd’hui. J’ai pris un moment pour les lire. Ça m’a touché. Je me suis aussi dit que ça aurait pu être mon chum ou moi, si on était nés 30 ans plus tôt.

    Pendant mes fouilles archéologiques queers, je suis tombé sur un dossier de mars 1995 qui portait sur les drags d’ici. On y présentait Stella Spotlight comme la grand-mère de toutes, celle qui faisait freaker les punks aux Foufounes Électriques. Il y avait Scarabitch, qui chantait rauque comme Janis Joplin, et Ivanovich, qui marquait les nuits du Village avec ses imitations légendaires de Nina Hagen. On apprenait que Mado était en Europe « à la recherche du vrai monde » et que Nana de Grèce délaissait un peu la scène pour ses études en théâtre. Le texte nommait aussi Nicole, Dafnée-de-la-Vengeance, Huguette Bonnechance, Pico et Georgette. À part Mado et Nana, je ne connaissais personne. Je me suis quand même demandé ce qu’elles étaient toutes devenues.

    Dans le même numéro, j’ai lu une lettre dans le courrier des lecteurs. Un gars se disait attristé et désemparé que Fugues publie des annonces de gars adeptes de sadomasochisme, qu’il trouvait inacceptables. La réponse de l’équipe était excellente : « Fugues a contribué et contribue à notre visibilité, laissons à tous le droit d’y avoir accès. Il est toujours possible de tourner la page d’une section qui nous déplaît, mais nous n’avons pas le droit de faire disparaître, de censurer une réalité étrangère à notre propre morale. » Ça résume parfaitement l’esprit du magazine.

    Arrivé au tournant du millénaire, mes yeux commençaient à me lâcher. Ma réserve de caféine était à sec. Alors, j’avoue que j’ai commencé à passer les pages un peu plus vite. Même à ça, je voyais clairement un changement. Le magazine s’épaissit. Le papier devient glacé. Les chroniques culturelles prennent plus de place. Il y a aussi des visages connus en couverture et en entrevue. Gros bravo d’ailleurs pour avoir réussi à décrocher une entrevue exclusive avec Madonna.

    Entre des reportages sur Divers/Cité et des idées de déco, je suis tombé sur des textes percutants traitant de stigmatisation, de droits ou de l’insécurité persistante dans le Village. Le ton reste engagé, mais s’adapte aux nouvelles réalités. Au fond, Fugues a toujours été le miroir de son époque, reflétant avec la même intensité nos luttes, nos joies et nos excès.

    En refermant la dernière boîte, je n’étais pas nostalgique ni troublé. Je connais assez bien notre histoire. Mais, il y a tout un monde entre connaître les faits et les lire de la bouche de ceux et celles qui les vivaient au moment où ça se produisait. C’est un exercice que je recommande à tout le monde.

    J’ai salué Simone avant de sortir. Montréal était resté gris. En marchant vers le métro, je me suis dit que, sans le papier de Fugues et le travail des Archives pour le conserver, plusieurs morceaux de notre mémoire collective auraient simplement été effacés.

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