J’ai réalisé récemment que j’avais atteint le bord du gouffre. Je me promenais dans la rue quand je me suis soudain mis à sangloter toutes les larmes de mon corps. C’est comme si quelque chose en moi venait de franchir une limite que j’essayais d’ignorer depuis beaucoup trop longtemps. Puis, des pensées suicidaires très intenses m’ont envahi, et je n’arrivais pas à les arrêter. Au fond, je n’avais pas envie de mourir ; je ne supportais plus de vivre avec ma tête. C’est là que j’ai compris, pour de vrai, que je n’étais pas simplement stressé ou fatigué. Je n’allais vraiment pas bien.
Plusieurs personnes ont été surprises quand je leur en ai parlé, parce que j’avais toujours l’air de bonne humeur. C’est ce qui rend la souffrance psychologique si difficile à reconnaître, autant pour les autres que pour soi-même. Elle ne ressemble pas forcément à l’image qu’on s’en fait, celle d’une personne incapable de sortir de son lit. On peut continuer à fonctionner pendant des années avant de réaliser qu’on est en train de s’écrouler intérieurement. Je travaillais, je gérais mon entreprise, j’avais mille projets et une vie sociale bien remplie. Le problème, c’est qu’à force de fonctionner malgré tout, on finit par normaliser son propre mal-être. On s’habitue à vivre fatigué et anxieux. Fonctionner, ce n’est pas la même chose qu’aller bien.
Même quand ça n’allait pas, il me suffisait parfois de quelques minutes pour retrouver le sourire. Je ne le faisais pas consciemment. C’était un mécanisme de protection. Le cerveau enfouit ce qui fait trop mal pour qu’on puisse continuer à avancer. Sur le moment, j’avais l’impression que ça allait mieux. En réalité, tout continuait de s’accumuler.
Mais les émotions finissent, tôt ou tard, par sortir — et rarement de la bonne façon. Je suis devenu irritable, impatient, froid et difficile à vivre. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Aujourd’hui, je réalise à quel point on peut devenir étranger à sa propre souffrance, au point de faire du mal autour de soi sans même s’en rendre compte.
Ce qui est ironique, c’est que j’ai un baccalauréat en travail social. J’ai passé des années à encourager les autres à aller chercher de l’aide avant d’atteindre un point critique. Mais quand il s’agit de moi, je deviens mon propre bourreau. J’ai longtemps cru que je pouvais tout absorber seul. Si j’ai fini par faire la démarche, c’est parce que continuer ainsi était devenu dangereux.
En psychothérapie, j’ai réalisé que beaucoup de mes réactions provenaient de traumatismes d’enfance que je croyais réglés ou que j’avais enfouis si profondément que je ne les voyais plus. Je n’aurais pas pensé qu’ils avaient encore autant d’emprise sur moi. Je travaille fort à les guérir. Mais le plus difficile, ce n’est pas de consulter.
Le plus dur, c’est d’accepter que prendre conscience de nos torts, consulter et changer n’efface rien de ce qui s’est passé. Les mots qui ont blessé ont quand même été dits. Les réactions qu’on n’aurait pas dû avoir ont quand même eu lieu. Le regret, aussi sincère soit-il, ne suffit pas toujours à réparer ce qui s’est fragilisé. Quand on a fait du mal aux gens qu’on aime, même en pleine détresse, il reste des traces impossibles à effacer. On peut le savoir intellectuellement, mais le ressentir, c’est autre chose. Se soigner, c’est au moins décider que les dégâts s’arrêtent là.
Je ne cherche pas à jouer la victime. Je pense simplement qu’il y a une différence entre expliquer et justifier. Comprendre l’état dans lequel j’étais ne sert pas à me déresponsabiliser. Ça sert surtout à comprendre comment je me suis rendu à un point où je ne me reconnaissais plus moi-même. Je réagissais de manière colérique, souvent pour rien, principalement avec les personnes que je considérais naïvement comme acquises.
Avec le recul, c’est probablement ça qui me fait le plus mal. Quand on est intérieurement épuisé depuis trop longtemps, on finit généralement par décharger notre trop-plein sur les gens avec qui on se sent le plus en sécurité, comme si le lien allait tenir quoi qu’il arrive. Ce n’est ni réfléchi ni volontairement méchant, mais on ne réalise l’ampleur des dégâts qu’une fois la limite franchie.
Des proches me disent que je suis une bonne personne. Une partie de moi veut les croire, mais l’autre n’en est pas entièrement capable. La culpabilité prend encore trop de place. Quand elle m’envahit, je finis par me résumer à mes pires moments, comme si c’était tout ce que j’étais. J’essaie malgré tout de ne pas me détester. J’arrive davantage à me rappeler qu’il n’y a rien de constructif à passer sa vie à se haïr. Le regret peut rendre plus conscient, plus attentif à ce qu’on fait. La haine de soi, elle, finit surtout par détruire ce qu’il reste de bon.
Je ne sais pas encore exactement comment avancer avec tout ça. Mais, pour la première fois depuis longtemps, je commence à voir une issue. J’apprends à mieux prendre soin de moi et de mon monde, à reconnaître mes émotions sans les minimiser, à assumer mes gestes sans m’autoflageller et à accepter de me faire aider. J’ai bon espoir d’être enfin bien dans ma tête.
Si vous avez des pensées suicidaires, si vous êtes préoccupé.e par un.e proche ou si vous souhaitez recevoir de l’aide ou des conseils : 1 866 APPELLE (277-3553) — disponible 24/7, gratuit et confidentiel

