Les pénuries touchant la testostérone injectable est une source importante d’inquiétude pour les personnes transmasculines, alors que tout récemment, une pénurie a frappé plus durement la communauté que d’habitude. Des ruptures de stock surviennent chaque année et peuvent durer plusieurs mois, expliquent Adam Ménard et Haitam Taha, tous deux pharmaciens offrant leurs services dans le Village. Un manque de données scientifiques sur l’utilisation sécuritaire des fioles de testostérone injectable contribue au problème, déplorent ces pharmaciens qui ont à cœur le bien-être de la communauté trans.
Dans le cas de la testostérone, il est souvent indiqué qu’il faut jeter la fiole après un mois d’usage, soit typiquement quatre injections. Cela fait en sorte que les deux-tiers de la fiole ne voient pas d’utilisation, alors qu’il serait possible de l’utiliser au-delà de cette limitation trop prudente.
Les compagnies pharmaceutiques ne prennent pas de risques en indiquant des dates de péremption plus courtes que la réalité sur leurs produits, pour éviter les recours en justice. De plus, les compagnies pharmaceutiques n’ont pas d’incitatif financier à réaliser ce genre d’étude, puisque cela leur permet de vendre plus de produits, ce qui fait en sorte qu’il y a beaucoup de gaspillage, selon les deux pharmaciens.
Pour Adam Ménard, le gouvernement pourrait commander des études sur la stabilité des fioles de testostérone pour assurer leur utilisation sécuritaire et réduire le gaspillage et, ainsi, estomper les pénuries. Cela permettrait du même fait pour les personnes trans de réaliser des économies, car au lieu d’acheter une fiole à chaque mois et en jeter plus de la moitié. L’Hopital Sainte-Justine offre un dépliant qui indique que les fioles sont stables 6 mois sans risques, si on prend bien les précautions nécessaires, fait remarquer Adam Ménard. « Il y a un risque de s’injecter du caoutchouc, il faut donc bien vérifier que la membrane de caoutchouc n’est pas trop endommagée, » ajoute-t-il.
« Quand les grossistes préviennent qu’un produit risque de tomber bientôt en rupture de stock, certaines pharmacies vont commander tout ce qui est disponible pour ne pas en manquer, ce qui peut précipiter et exacerber les ruptures, » explique Haitam Taha, pharmacien à la Pharmacie Martin Duquette de la clinique médicale l’Actuel spécialisée pour servir les communautés 2ELGBTQ+.
Les grossistes sont rationnés et sont limités à en commander un certain nombre, parce que la testostérone est une substance contrôlée, ils doivent passer des commandes des mois, voire des années à l’avance pour répondre à la demande des pharmacies, expliquent Adam Ménard et Haitam Taha.
« Il peut y avoir des problèmes de transport ou de douane qui retardent les livraisons,
ou encore une usine qui passe au feu, et qu’il peut y avoir un manque de matières
premières, voire toutes sortes d’autres problèmes dans la chaîne d’approvisionnement, »
illustre Haitam Taha.
Ce qu’il se passe quand il y a pénurie, c’est que les personnes affectées se verront offrir leur testostérone sous d’autres formes comme le gel ou la pilule. Toutefois, « Il est difficile de convertir les doses d’injection vers la pilule ou le gel, par exemple, car le corps l’absorbe différemment, » souligne Sean Yaphe, médecin à la clinique l’Actuel et au Centre de Santé des Autochtones de Tiohtià:ke. « Manquer d’hormones pendant deux à trois semaines n’est pas si grave, il n’y aura pas de régression remarquée sauf si on est en début de transition, mais ça peut entraîner de la détresse émotionnelle et affecter la vie des gens de manière importante. »
« Il serait possible pour les pharmacies d’en acheter plus sinon de mieux communiquer avec les compagnies pharmaceutiques pour ne pas en manquer. Il serait aussi possible d’explorer plus de produits compounds pour que les pharmacies puissent les fabriquer eux-mêmes, mais ils sont plus chers, car ils sont produits en plus petites quantités que la production de masse des grandes compagnies pharmaceutiques, » propose le médecin pour contrer les pénuries. Cependant, la question économique est importante à considérer pour les personnes trans qui ont souvent moins de flexibilité financière. L’injection est par exemple significativement moins dispendieuse que les sachets de gel à 36$ contre 80$ pour 30 sachets, donc un mois d’usage. Il y a nouvellement des implants de testostérone qui sont disponibles, qui peuvent durer de trois à six mois, sauf qu’ils ne font pas partie du répertoire du Régime d’Assurance Maladie du Québec et peuvent être plus dispendieux.

