Mercredi, 22 juillet 2026
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    Le masculinisme n’est pas une mode, mais un danger

    Il est étrange de voir à quel point certains mots peuvent être vidés de leur sens. À force d’être employés à tort et à travers, ils finissent par perdre leur portée. C’est le cas du masculinisme. Porter une barbe soigneusement taillée, fréquenter un gym ou arborer une coupe de cheveux impeccable fait-il automatiquement de quelqu’un un masculiniste? Évidemment non. Certes, ces choix esthétiques peuvent renvoyer à une certaine mise en scène de la virilité. Mais s’arrêter à cette apparence revient à confondre un style avec une idéologie.

    Le masculinisme ne se lit pas dans une barbe, des biceps ou une paire de bottes. Il est avant tout un système de pensée. L’histoire récente des hommes gais montre d’ailleurs que la réappropriation des codes de la virilité répond à une tout autre logique. À partir des années 1970, avec l’émergence des mouvements de libération homosexuelle, les descentes policières dans les bars gais et la violence dont étaient victimes les communautés LGBTQ+, les homosexuels étaient largement perçus comme faibles, efféminés, incapables de se défendre. Cette image, profondément ancrée dans la société, était parfois intériorisée par les premiers concernés.

    En réaction, une autre représentation de soi apparaît, d’abord aux États-Unis, puis ailleurs. Les figures du cowboy, du militaire, de l’ouvrier et du motard envahissent les magazines gais et la culture populaire. La moustache, la barbe et les corps plus robustes deviennent des symboles d’affirmation. Les Village People incarnent parfaitement ce renversement des codes. Il ne s’agissait pas de revendiquer la domination masculine, mais de refuser l’image du « sous-homme » que la société leur imposait. Cette réappropriation des signes de virilité ne signifiait nullement une adhésion au masculinisme. Une deuxième étape survient avec l’épidémie de sida. La maladie, puis certains des premiers traitements, pouvaient transformer les corps et rendre visible la séropositivité. Le sarcome de Kaposi, notamment, laissait des lésions cutanées difficiles à dissimuler. Beaucoup d’hommes gais ont alors accordé une importance particulière à leur apparence physique. Le corps musclé, tonique et souvent épilé devenait une façon de projeter une image de santé et d’échapper aux regards soupçonneux. Le poil, redevenu à la mode quelques années plus tôt, disparaissait parfois parce qu’il pouvait masquer certaines lésions. Aujourd’hui, chacun compose avec ces codes selon ses goûts. Avec ou sans barbe, avec ou sans pilosité, musclé ou non : les modèles se sont multipliés. Le gym demeure un lieu important pour plusieurs — pas juste pour l’apparence, mais aussi pour la santé —, mais certainement pas pour tous. Les communautés gaies n’ont d’ailleurs jamais été homogènes. Le mouvement bear, par exemple, revendique des corps plus imposants, des ventres assumés, des barbes fournies et une masculinité qui échappe aux canons du corps sculpté.

    Plus largement, une véritable liberté de présentation de soi s’est imposée. Certains jouent avec les codes masculins; d’autres les mélangent avec ceux traditionnellement associés au féminin. J’ai un ami dont l’apparence correspond en tous points à l’archétype de la virilité — barbe, moustache et carrure imposante — mais qui porte volontiers une mini-jupe, des talons hauts et des boucles d’oreilles dans la vie de tous les jours, et pas seulement lors d’une soirée dans le Village. L’habit ne fait décidément pas le moine. Même les signes les plus ostensibles de la virilité ne disent rien des convictions profondes d’une personne. Le masculinisme, lui, est ailleurs. Il s’agit d’une idéologie réactionnaire, antiféministe et souvent hostile aux personnes LGBTQ+. Elle défend la domination masculine, réclame un retour aux rôles traditionnels des sexes et présente les hommes comme les véritables victimes d’une société qui serait désormais gouvernée par les femmes ou les féministes.

    Ces discours prospèrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Ils alimentent une rhétorique de haine envers les femmes et les minorités sexuelles. Certains auteurs de féminicides ou de crimes haineux s’en réclament ouvertement. Le meurtre survenu à Côte-des-Neiges en juin dernier, dont les enquêteurs ont évoqué une possible motivation liée au masculinisme, en est un tragique rappel. Réduire le masculinisme à une question de barbe ou de muscles revient donc à passer complètement à côté de sa véritable nature. Une question demeure pourtant. Comment expliquer que, malgré les campagnes de sensibilisation, les maisons d’hébergement, les organismes communautaires, le durcissement des peines et les nombreuses politiques publiques, tant d’hommes — parfois très jeunes — continuent de se sentir légitimés à agresser leur conjointe ou à s’en prendre à un couple queer dont le seul « tort » est d’exister?

    Les organismes de défense des droits de la personne, tout comme le gouvernement du Canada, constatent une recrudescence des discours haineux et un recul préoccupant du sentiment de sécurité pour plusieurs groupes. Les projets de loi visant à renforcer les sanctions contre les féminicides et les crimes motivés par la haine témoignent de cette inquiétude.

    Il ne faut pas oublier non plus que, jusqu’à une époque relativement récente, les idées aujourd’hui portées par les masculinistes étaient largement partagées dans la société. Elles étaient simplement moins visibles parce qu’elles étaient rarement contestées.
    Peut-on renverser cette tendance? Sans doute. Par l’éducation, par les familles, par les lois, mais aussi par une culture qui valorise l’égalité plutôt que la domination.

    Le défi demeure immense tant que des dirigeants politiques continuent d’être célébrés pour leurs démonstrations de force — militaire, économique ou physique — et servent de modèles à ceux qui associent encore la masculinité à la puissance et à la domination.

    Peut-être, au fond, que les hommes gais ont déjà apporté une réponse. En se réappropriant les attributs de la virilité sans reprendre les valeurs du masculinisme, ils ont démontré qu’un même symbole peut raconter une tout autre histoire. À ce compte-là, les masculinistes pourraient presque porter plainte… pour usurpation de leurs codes.

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