L’autre soir, un ami m’a dit : « J’comprends pas ton couple. T’as l’air tellement libre. » Sur le coup, j’ai ri. Je ne savais pas trop quoi répondre. À quoi est censé ressembler quelqu’un en relation?
Je suis en couple ouvert. Ça explique sûrement une partie de son impression. Mais la liberté dont il parlait va plus loin que ce qu’on fait avec d’autres gars. Elle tient surtout à la place que notre couple prend dans nos vies. On sort souvent l’un sans l’autre. On a chacun nos amis, nos projets et nos moments à nous. Quand l’un de nous est invité quelque part, on ne présume pas que l’invitation vaut automatiquement pour les deux. On ne se demande jamais la permission de sortir. On a aussi chacun un jardin secret. Bien sûr, on a notre quotidien, nos projets et notre vie ensemble.
On aime aussi flirter avec d’autres gars. Il arrive que l’un de nous rencontre quelqu’un avec qui il a une forte connexion. On trouverait dommage de devoir se priver de cette expérience juste parce qu’on est en couple.
Je ne dis pas qu’on a trouvé la formule parfaite. On a nos hauts et nos bas comme tout le monde. Je ne pense pas non plus que notre façon de vivre soit meilleure. Elle nous convient, c’est tout. Certains couples aiment presque tout faire ensemble et sont très heureux comme ça. D’autres ont besoin de beaucoup plus d’air. Tant que les deux s’y retrouvent, c’est ce qui compte.
Ce qui me fait réfléchir, par contre, c’est la facilité avec laquelle la jalousie peut passer pour de l’amour. Le besoin de toujours savoir où est l’autre peut ressembler à de l’inquiétude. Quelqu’un qui veut constamment nous garder près de lui peut nous donner l’impression qu’on compte beaucoup.
Je comprends ce sentiment. Au début de notre relation, j’ai été jaloux d’un ami avec bénéfices de mon chum. Pendant un bout, ça m’a vraiment dérangé. J’aurais facilement pu lui demander de ne plus le voir. Plus de gars, plus de problème. Ça aurait été la solution la plus facile, mais pas forcément la meilleure.
Ma jalousie était réelle. Ça ne voulait pas automatiquement dire que mon chum devait changer quelque chose. J’ai plutôt essayé de comprendre pourquoi ça venait autant me chercher. Est-ce que j’avais peur de perdre ma place? Est-ce que je me comparais à lui? Est-ce que j’avais simplement besoin d’être rassuré? Avec le temps, j’ai trouvé des réponses à mes questions et la jalousie a peu à peu disparu. Raconté comme ça, on pourrait croire que j’ai traversé tout ça avec beaucoup de maturité. Ce n’est pas exactement le souvenir que j’en garde.
Aujourd’hui, je ne suis plus du tout jaloux quand mon chum voit quelqu’un. Au contraire, j’adore savoir qu’il a passé du bon temps avec un autre gars. Je suis vraiment heureux pour lui. Ça n’enlève rien à ce qu’on a. On appelle ça la compersion. Le mot est laid, mais j’aime beaucoup ce qu’il décrit.
Tout ça dépasse la question de la monogamie ou du couple ouvert. On peut être monogame et se laisser beaucoup d’espace. On peut aussi être ouvert et se surveiller sans arrêt. Être en couple ouvert dit surtout ce qu’on s’autorise à faire avec d’autres personnes. Ça ne dit pas comment on se traite, ni quelle place on laisse à l’autre.
Peu importe sa forme, une relation a besoin de conversations, de compromis et parfois d’ajustements. On peut dire qu’on a peur, demander à être rassuré ou revoir une entente. Certains compromis servent à protéger ce qu’on a choisi de construire ensemble. D’autres servent surtout à calmer une peur. Il y a une différence entre « j’ai de la difficulté avec ça » et « t’as plus le droit ». La première phrase ouvre une conversation. La deuxième la ferme.
De mon côté, mon autonomie me permet de rester moi-même, mais elle me protège sûrement aussi de la peur de trop dépendre de quelqu’un ou de me perdre dans une relation. J’ai passé beaucoup de temps à comprendre qui j’étais et à me construire une vie qui me ressemble. L’idée de devenir ensuite « la moitié » de quelqu’un m’a toujours semblé bizarre. J’ai mis trop d’efforts pour devenir une personne entière. Je tiens à le rester.
Je me sens mieux quand on garde assez d’espace pour continuer d’exister l’un sans l’autre. J’aime que mon chum ait ses projets, ses amis et des bouts de vie à lui, dont je ne connais pas tous les détails. Après onze ans ensemble, nos vies se sont évidemment en partie organisées autour de notre couple. Une séparation ne serait pas simple. Mais je ne veux pas que la difficulté de partir devienne la principale raison de rester. Je veux compter pour lui, pas devenir impossible à quitter. Il pourrait partir et prendre une autre direction sans avoir à tout recommencer. Il choisit quand même de rester avec moi.
La remarque de mon ami m’est restée dans la tête parce qu’elle supposait qu’on devrait reconnaître un couple à la liberté qu’il enlève. On pourrait plutôt le reconnaître à l’amour que deux personnes se portent, peu importe l’espace qu’elles se laissent.

