Juste à temps pour Noël, Samuel Larochelle propose un conte queer où l’amour surgit entre deux jeunes hommes que presque tout semble opposer. Pas de Cendrillon ici, mais une rencontre qui changera la vie de deux êtres dont les carrières occupent toute la place, jusqu’au moment où leurs cœurs s’emballent.
Avec Noël a pris son temps, son 20e livre, l’auteur raconte la rencontre de Théodore (Théo) Cousineau, étudiant en chant classique et soliste, et de Louis-Henri (Lou) Saint-Sauveur, aspirant plongeur olympique. Théo, bisexuel et déjà en couple avec une ballerine, Marianne, vit ses émotions à fleur de peau. Lou, lui, les a mises de côté pour rester concentré sur son rêve d’un podium olympique. Entretien avec Samuel Larochelle
Tu voulais écrire un roman de Noël, mais sans tomber dans le cliché des films Hallmark. D’où est venue cette envie?
J’ai une amie écrivaine, Marianne Brisebois, qui s’était fait proposer par une maison d’édition de faire un roman de Noël. Ça ne l’intéressait pas du tout. Quand elle me racontait ça, je me suis tout de suite enthousiasmé à l’idée d’écrire exactement ce projet-là.
J’avais une hésitation parce que les livres ou les films de Noël sont parfois des divertissements de surface qu’on oublie très vite. Je ne voulais pas faire l’équivalent d’un film Hallmark sur Netflix que tout le monde regarde, mais qu’on oublie après deux secondes.
J’espérais plutôt faire un Love Actually, pas dans l’histoire, mais dans le genre de projet qui marque les gens.
Théo et Lou sont très différents dans leur rapport aux émotions. Comment as-tu construit ces deux personnages?
Au tout début, j’ai décidé que ce serait une romance. Je me suis demandé ce qu’on n’avait jamais vraiment exploré sur les personnages queer et j’avais envie d’aller vers un personnage bisexuel hétéro-romantique parce qu’on en parle rarement.
Je suis allé vers un chanteur qui déborde avec les concerts de Noël et un athlète de haut niveau qui doit conserver sa discipline malgré les excès de tout le monde.
Je voulais des personnages imparfaits. Depuis toujours, je me fais un devoir de ne pas avoir des personnages parfaits, lisses, à qui tout réussit. Ils ont des zones de vulnérabilité et des échecs, et je trouve ça riche à explorer.
Je voulais aussi aborder leur rapport aux émotions. Il y en a un à qui on reproche d’en avoir trop et l’autre qui est toujours dans le contrôle. C’était intéressant de voir comment ils arrivent à cheminer individuellement.

Ton expérience dans le monde du plongeon t’a-t-elle aidé à construire Lou?
Oui. J’ai travaillé dans le monde du plongeon avant d’être journaliste. J’étais le gars des communications de Plongeon Canada. J’ai côtoyé Alexandre Despatie et Émilie Heymans pendant trois ans.
Ça me permet de glisser des informations sans être didactique. Quand on est de l’intérieur, comme le plongeur lui-même, son équipe ou son coach, on n’a pas le même regard que quelqu’un qui découvre simplement le sport.
Ça me permet de rendre les choses crédibles et le lecteur peut se laisser aller dans l’histoire et dans l’émotion parce qu’il se sent en confiance.
À partir du milieu du roman, la question de la queerness devient aussi une forme de sensibilisation. Était-ce voulu?
Je pense que je fais ça sans m’en rendre compte parce que c’est hyper important pour moi. Ça fait dix ans que j’écris dans le feu — les articles, les chroniques, le cabaret — et je cherche tous les moyens possibles pour sensibiliser, pour ouvrir les esprits, ouvrir les cœurs.
À travers une histoire, c’est plus facile à apprivoiser parce qu’on s’attache au personnage.
Théo, qui est bisexuel et hétéro-romantique, est confronté à un désir et à des émotions envers un garçon pour la première fois. Il apprivoise sa queerness, qui est plus importante qu’il le croyait. Son ami Rami lui fait réaliser qu’il ne s’est peut-être jamais donné le droit de croire qu’il pourrait avoir des sentiments.
La question de la représentation ne s’arrête d’ailleurs pas à l’orientation sexuelle. À travers Rami Kumar, un jeune homme d’origine indienne, le roman aborde aussi les difficultés liées à la couleur de la peau et au poids dans un milieu où les modèles peuvent être très normatifs.
Je voulais ouvrir des portes pour qu’on ne donne pas toujours les mêmes images. Ce n’est pas seulement une question de nuances face à la queerness. C’est aussi les nuances face aux athlètes, aux danseurs et aux chanteurs.
Par exemple, l’amoureuse de Théo est une ballerine qui n’a pas comme objectif de devenir première danseuse et qui a un rapport qui n’est pas complètement malsain avec la nourriture. Il y a des gens qui pensent tout de suite à Natalie Portman dans Black Swan lorsqu’ils pensent à une danseuse. Mais il y a beaucoup plus de nuances que ça.
Je suis vraiment en mode : je viens vous surprendre avec des nuances qui sont réelles, mais dont on ne parle pas assez.
Malgré ces thèmes, tu voulais conserver le réconfort et les codes du conte de Noël?
Oui. C’est quand même un conte de Noël où les deux finissent par se rejoindre malgré tout, avec tous les obstacles.
’avais envie de satisfaire le lecteur avec du réconfort et du divertissement : une histoire d’amour parsemée d’obstacles, mais qui va réussir à émerger tout en étant la plus originale et imprévisible possible. Je me suis donné le défi que tous ceux qui aiment les histoires bonbons soient satisfaits, mais qu’ils soient aussi surpris d’être amenés ailleurs, vers davantage de profondeur.
J’ai aussi multiplié les clins d’œil à la culture populaire avec Casse-Noisette des Grands Ballets Canadiens, Minuit, chrétiens et La Guerre des tuques.
Le titre du livre est une référence à L’amour a pris son temps, de La Guerre des tuques. Quand ma maison d’édition a partagé la page couverture, beaucoup de monde ont dit : « Bon, là, j’ai la chanson dans la tête. » C’était exactement ma stratégie.
Ton 20e livre arrive alors que plusieurs projets se dessinent déjà pour la suite. Qu’est-ce qui s’en vient?
J’ai lancé un organisme culturel qui s’appelle Production Bouche à Bouche. On veut donner un deuxième souffle à mes Cabarets accent queer et lancer le prix du meilleur livre queer franco-canadien.
Je vais aussi publier un roman graphique au printemps et ma deuxième série télé sera diffusée en 2027 sur TV5. C’est une dystopie, complètement différente de tout ce que j’ai fait. Je pense que personne ne m’attend là.
Au fond, est-ce aussi ce qui arrive à Théo et Lou : l’amour prend son temps avant de trouver son chemin?
J’ai toujours su que Théo et Lou trouveraient un moyen de se rejoindre malgré toute l’adversité. Mais je voulais que le lecteur vive le chemin avant d’arriver là.
Il y a des obstacles, des tempêtes, des moments où tout semble compromis. Mais je voulais donner cette satisfaction au lecteur tout en le surprenant.
Et finalement, oui, l’amour prend son temps. Il faut parfois apprivoiser ses émotions, comprendre ce qu’on veut et se donner le droit d’ouvrir certaines portes.
C’est peut-être ça aussi, le cœur du conte de Noël : croire qu’une rencontre peut changer quelque chose et que, malgré tout ce qui nous sépare, deux personnes peuvent finir par se rejoindre.
INFOS : Noël a pris son temps, Samuel Larochelle, 300 p., Éditions Hurtubise, 2026.